Biocarburants contre Agrocarburants

Le choix des mots, le choc des cultures. Lorsque le carburant d’origine agricole est né, avec tous les espoirs d’une alternative environnementale au pétrole, il s’est naturellement appelé biocarburant. Puis, quand il a été décrié, il est devenu agrocarburant. Deux mots qui s’affrontent pour dire la même chose, mais avec une signification finalement très différente. Le tout, avec des enjeux considérables à la clé.

Crédit Photo : longhorndave / Flickr

On appelle cela la sémantique. Il s’agit de savoir utiliser les mots justes, à bon escient, et à éviter d’introduire un terme apparemment synonyme, mais finalement différent. Un peu comme deux hommes sont de la race humaine, issus d’Homo Sapiens, mais chacun avec une apparence, un caractère… et finalement tout de différent. En politique, la sémantique est un art. Par exemple, si l’on estime qu’il faut plus de sécurité, on utilisera le terme « voyous » pour signifier les fauteurs de trouble, alors qu’à l’inverse si l’on pense que la répression policière est trop élevée, ce sont des « jeunes » qui auront été désœuvrés…

L’agriculture, avec son bon sens paysan simple mais efficace, semblait échapper à ces nuances oratoires. Tout juste le terme de « productiviste » avait-il été introduit à une époque par les détracteurs d’une production sans cesse exponentielle pour désigner ceux qui la prônaient… Mais, aujourd’hui, avec le recul, tout le monde, y compris les « productivistes » d’hier, s’accorde sur l’obligation d’un respect de l’environnement dans ses pratiques culturales, donc le terme n’était pas si usurpé que cela.

 Sens positif… ou dénigrement

 Aujourd’hui pourtant, la guerre des mots s’est emparée de l’agriculture. Pour les uns, les carburants d’origine agricole représentent un nouveau marché à conquérir (celui de l’énergie) avec comme argument premier l’environnement. Ils sont aussi selon les autres un leurre, polluant tout autant ou presque que le pétrole et surtout utilisant des surfaces censées rester à l’agriculture nourricière, alors que le chiffre terrible de un milliard de crève-la-faim est annoncé. Les premiers défendent leur carburant vert, et estiment que son appellation de biocarburant correspond tout à fait à une vision moderne, qui permet aussi aux agriculteurs de sortir de leur sempiternelle image de pollueurs pour devenir quasiment des sauveurs qui autorisent demain les voitures à continuer de rouler y compris quand le pétrole sera devenu rare, trop cher, ou écologiquement incorrect. Les biocarburants participent ainsi à la réhabilitation de l’agriculteur au sein de la société, ils positivent son action.

A contrario, les seconds préfèrent le mot agrocarburant, qui possède sans aucun doute l’intérêt d’être explicite sur l’origine du carburant, mais qui en même temps le confine dans son univers agricole, et montre l’agriculteur (un peu comme au bon vieux temps du productivisme) comme une sorte de producteur de pétrole bis, mais pas de carburant vert, statut qu’on lui refuse. Là, plus question d’intégration dans la société. Au contraire le producteur d’agrocarburant est montré du doigt : il est l’une des causes de la faim dans le monde.

 Arguments opposés

 Alain d’Anselme, directeur général du SNPAA (Syndicat national des producteurs d’alcool agricole), rappelle qu’un document officiel datant du 22 juillet 2007 et paru au Journal Officiel entérinait le terme de biocarburant : « Le préfixe «bio» signifie : en relation avec un processus vivant, argumente-t-il. C’est le cas des biocarburants, au moins ceux de la première génération, en attendant des procédés chimiques ou autres pyrolyses pour la deuxième génération. A contrario, «agro» signifie venant de la seule agriculture, ce qui impliquerait qu’on utilise aussi les termes sylviocarburant pour celui à base de bois, d’aquacarburant pour celui à base d’algues, et ainsi de suite. On ne s’en sortirait pas ! »

En face, la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique), a tenu par tous les moyens à s’arroger le préfixe « bio », captif à ses yeux. Un communiqué était même paru au moment du débat parlementaire sur le choix du terme, disant notamment : « Il y aujourd’hui, dans l’esprit des consommateurs, un lien fort entre le préfixe « bio » utilisé pour qualifier des cultures ou des produits issus de ces cultures, et la production biologique, donc à considérer qu’une culture ou produit issu de l’agriculture et qualifié de « bio » respecte l’environnement. (…) Rappelons que le terme « bio » lié au mode de production biologique est également utilisé dans d’autres Etats-membres, avec le même risque de confusion, et que les associations qui promeuvent la bio dans ces pays demandent, comme en France, l’extension de la protection de ce préfixe à l’ensemble des cultures et produits de cultures, sur l’ensemble du territoire de l’Union européenne. »

 Enjeux

 Il apparaît donc que la bataille que se livrent les uns et les autres pour officialiser le choix d’un terme par rapport à l’autre est lourd de signification. Pas seulement sur un plan moral, mais également avec des implications économiques de premier ordre. Si les carburants d’origine agricole sont des biocarburants, alors ils méritent le choix politique et fi nancier d’aller vers cette production. Leur production sera encouragée, avec tout ce que cela implique derrière. En revanche, s’ils deviennent des agrocarburants, alors ils ne sont plus l’alternative au pétrole, juste une production agricole parmi les autres… Avec à la clé « encore » une spécificité pour les agriculteurs par rapport au reste de la société.

Les enjeux autour de ces quelques lettres, bio-agro, sont donc phénoménaux. Car derrière elles, il y a la stratégie énergétique de la France, un choix de société, et plus prosaïquement l’avenir d’une filière. Il n’est donc pas étonnant que l’on soit déjà allé au-delà de l’utilisation d’un mot choisi selon qu’on souhaite un avenir à la filière biocarburants, ou que l’on préfère s’en tenir aux agrocarburants : la sémantique est ainsi redevenue l’apanage des politiques, puisqu’il y eut voilà peu, lors du vote de la loi Grenelle 1 (finalement actée, en dernière lecture, juste avant l’été), une passe d’armes des plus inattendues. Épisode 1, en première lecture à l’Assemblée nationale, dans le texte évoquant les pistes pour aller vers davantage d’environnement, les biocarburants sont cités, logiquement, en bonne place. Épisode 2, au Sénat, un amendement passe demandant de rectifier sur l’ensemble du texte le mot « biocarburants » pour le remplacer par « agrocarburants » : le lobbying des « anti » avait porté ses fruits. Finalement, en dernière lecture à l’Assemblée, le texte définitif de la loi était adopté avec le mot « biocarburants », l’amendement sénatorial ayant été purement et simplement supprimé…

Ainsi donc, malgré la Fnab et sans doute d’autres intervenants plus discrets, la loi sur le Grenelle de l’environnement est écrite et fait foi, les biocarburants existent donc bel et bien, n’en déplaise à ceux qui leur préféraient les agrocarburants… En attendant la prochaine passe d’armes !

>> Article paru dans le dossier de Mag Cultures n°65.

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