Psychologie

Ce que les neurosciences nous disent sur le travail journalistique

Sébastien Bohler, journaliste à Pour la science, intervenant le 30 juin 2012 à l´Université Paris I dans le cadre du colloque « Quelles avancées des sciences de l´esprit ? Quelles conséquences pour le droit ? », démonte les mécanismes neuroscientifiques à l’œuvre dans la fabrication de l´information. Et tout particulièrement comment la peur est utilisée par les journalistes pour « vendre » leurs sujets. Extraits.

Les médias exercent une influence particulière sur nos esprits. Ils sont souvent la principale fenêtre sur le monde dont nous disposons. Selon Sébastien Bohler, « ils livrent un discours globalisant, souvent très émotionnel, qui a ses propres règles, ses propres failles, ses propres qualités. Que peuvent nous apprendre la psychologie et les neurosciences sur la façon dont nous forgeons ces représentations, socle de l’opinion publique, en réponse au discours médiatique ? Et sur la façon dont les médias ont tendance à fabriquer l’information pour mieux répondre aux caractéristiques de la psychologie  humaine ? »

Pour le journaliste de Pour la science, ce qui frappe en premier lieu est « l’omniprésence de l’émotion et plus particulièrement de la peur. La peur comme moteur de la diffusion d’information, et comme agent de transformation des opinions ».

Les études des sociologues des médias Robert Reid et Curtis MacDougall ont montré ce que savent plus ou moins intuitivement les journalistes : « Les informations les plus largement répercutées par la presse se distinguent par quatre critères : la récence (ça s’est passé hier, aujourd’hui), la proximité (c’était près de chez vous), l’ampleur (cela a touché 30, 40, 100 personnes) et le caractère choquant, générateur de sensations (c’est effrayant, il y a des dégâts, des morts, de la souffrance, ou il y a quelque chose de très étonnant, de scandaleux) ».

La théorie de la gestion de la peur

Les journaux télévisés nous le rappellent à longueur d’année : la peur fait recette. « On comprend pourquoi si l’on s’attarde un peu sur le fonctionnement du cerveau. Cette émotion négative suspend la réflexion critique en libérant dans le cerveau une molécule, le cortisol, lequel perturbe le fonctionnement des zones frontales du cerveau, nécessaires à l’évaluation rationnelle de la situation (Rozendaal 2004). Lorsqu’un danger insaisissable est présenté (pédophilie, vache folle, épidémie de grippe aviaire), le cerveau du consommateur d’information doit évaluer la validité de l’information et l’étendue de la menace à partir de moyens cognitifs, de moyens mentaux limités.

« La tendance naturelle est de considérer qu’une information effrayante est vraie. Pour la simple raison que la peur est une réaction de l’urgence, principalement destinée à fuir un danger ou à le combattre, sans place pour les grandes délibérations. » En termes évolutionnistes, « les chances de survie étaient augmentées lorsqu’une information potentiellement dangereuse était considérée comme vraie par défaut ».

Quelles conséquences pour nos comportements ? La théorie de la gestion de la peur, ou Terror management theory, part du point de vue qu’un grand nombre de comportements humains sont motivés par la peur de la mort.

Selon cette théorie (Sheldon Solomon, Tom Pyszczynski, et Jeff Greenberg), les symboles qui forment la culture propre de l’individu sont alors renforcés : « Lorsqu’on amène expérimentalement des sujets à se représenter leur propre mort, on constate une exaltation de tels symboles d’unité tels le drapeau, la nation, l’armée, même la cuisine locale. L’idée étant que ces symboles rassurent et donnent un sentiment d’appartenance qui transcende l’individu. »

L’autre effet de la terreur dans le cadre de cette théorie concerne l’autoritarisme : « La théorie de la gestion de la terreur prévoit en effet que, face à une fragilisation de l’ordre social, le souci de l’individu est d’affermir les institutions ou interventions policières visant à consolider l’ordre ».

Le biais de confirmation

Dix jours après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, l’usine AZF de Toulouse explose, tuant 31 personnes et en blessant 2500 autres. Bien que l’enquête conclue rapidement à un probable accident dû à une erreur de manutention, la presse évoque périodiquement la possibilité d’un attentat. « On est là face à un exemple typique d’une pratique médiatique consistant à toujours donner au lecteur ou au téléspectateur ce qu’il attend. Évidemment, dans les consciences, on s’attend à un attentat puisqu’on est encore sous le choc des attentats de New York. L’opinion est en attente d’une confirmation. Elle est sujette au biais de confirmation. »

Le biais de confirmation a été étudié par le psychologue Stuart Oskamp (Oskamp, 1965) qui avait constaté que dès qu’une hypothèse est formulée, on ne prend plus en compte les pièces nouvelles d’un dossier qu’on nous donne et qui auraient pu pourtant suggérer le contraire. On ne retient que les éléments confirmant notre hypothèse initiale, c’est ce qu’on a appelé le biais de confirmation. « Ce biais psychologique se manifeste dans une multitude de situations de notre vie. Dans la lecture d’un texte, il permet de comprendre comment l’énoncé initial est décisif et peut tordre l’analyse du lecteur dans le sens désiré. Le biais de confirmation déforme l’analyse d’une façon pernicieuse et imparable. Car rien n’empêche de lire un titre tel que « Le virus H5N1 pourrait frapper l’Europe », il n’y a aucune raison de le rejeter d’emblée, car logiquement le texte doit permettre de se faire son avis sur cette question. Le problème, c’est qu’une fois le titre lu, la lecture est orientée, et on n’assimile plus de façon égale les différentes parties du message, celles qui informent l’énoncé premier et celles qui le confirment. Du coup, on entre sans s’en rendre compte dans une machine à former des croyances – en l’occurrence celle du déferlement d’un virus en Europe – par la présence innocente d’un titre. »

Le cerveau est attiré par les éléments confirmant son hypothèse première

D’où vient le biais de confirmation ? « Des études sur le cerveau ont été réalisées pour répondre à cette question. Doll et al. (2011) ont ainsi montré que le cortex préfrontal enregistre l’information initiale et guide la recherche d’informations par des structures d’apprentissage tel le striatum en favorisant la recherche d’informations allant dans le sens de l’hypothèse initiale, et en diminuant l’importance accordée aux informations contradictoires. »

Doll et coll. font remarquer que ce sont vraisemblablement les mêmes structures qui identifient les mécanismes d’action causale, qui expliquent également le biais de confirmation : « Lorsqu’on cherche à identifier la cause d’événements se produisant dans notre environnement, le cerveau formule des hypothèses dont il vérifie les conséquences afin de valider l’explication causale. En ce sens, il est normal et nécessaire qu’il soit prioritairement attiré par les éléments confirmant son hypothèse.

« Simplement, cette situation devient contre-productive quand l’environnement extérieur se travestit lui-même de manière à éliminer ou atténuer les éléments contradictoires, comme c’est le cas en partie de l’environnement médiatique.

La théorie du renforcement

« Le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur en constatent les conséquences. Une fois qu’une idée est implantée dans les esprits, les médias l’exploitent jusqu’au bout : Outreau, chiens tueurs, manèges tueurs, enfants oubliés dans les parkings. Par bouffées, des phénomènes s’enflamment et le citoyen croit réellement à des épidémies de chiens tueurs d’enfants, alors que les médias décident simplement d’y consacrer des reportages pendant quelques semaines, constatant que l’idée « prend ». Le psychologue social spécialiste des médias Joseph Klapper l’avait saisi, il y a un demi-siècle, à travers sa théorie du renforcement. Selon lui, le rôle des médias n’était pas tant de créer des attitudes ou des opinions, ni de les changer, que de renforcer ces attitudes et croyances préexistantes dans le public. »

Voilà qui peut expliquer les phénomènes de surenchère et d’emballement médiatique.

Mais on ne s’arrête pas là. Tout cela va être précipité par deux autres phénomènes : la loupe médiatique et le pouvoir de la peur.

« Souvenez-vous de Papy Voise. On est au mois d’avril 2002 et ce vieux Monsieur vient de se faire agresser par des jeunes dans son pavillon, la photo fait la une des magazines. Le reportage sera diffusé 19 fois dans la seule journée du 19 avril sur LCI. » Difficile pour le téléspectateur d’échapper à l’idée que l’insécurité a réellement augmenté. Or, il s’agit d’un pur effet de loupe médiatique, les chiffres du ministère de l’intérieur ne faisant état d’aucune hausse significative sur cette même période.

L’heuristique de disponibilité

« Nous sommes là face à une heuristique, à savoir un raccourci opéré par l’esprit pour apprécier un risque, d’après des indices environnants. »

L’heuristique de disponibilité a été mise en évidence par les économistes Amos Tversky et Daniel Kahneman. C’est le fait que nous nous fondons sur la facilité avec laquelle des exemples d’un fait nous viennent à l’esprit, pour juger de l’importance de ce fait. Ainsi, plus nous trouvons facilement un grand nombre d’images ou descriptions d’un risque, plus nous en déduisons que ce risque est élevé.

« Un exemple bien connu est celui des accidents d’avion. Beaucoup de gens croient que l’avion est plus dangereux que la voiture, alors que c’est l’inverse. Simplement, les médias nous livrent des descriptions plus détaillées des crashes aériens, et notre cerveau dispose de banques d’images plus fournies de ce ri
que. Il en déduit une probabil
té plus élevée. (…) Les médias jouent ici avec le feu. En surfant sur une demande supposée (le biais de confirmation), ils nourrissent une psychose qui finit par se détacher du monde réel. »

Le syndrome du « grand méchant monde »

Dans les années 1980, le psychologue social George Gerbner a englobé ce phénomène sous le concept de « grand méchant monde ». « C’est la représentation du monde comme un endroit fondamentalement dangereux. Cette représentation noircie résulte du bombardement d’informations catastrophistes dont fait l’objet le citoyen moderne connecté à l’actualité internationale. Les faits divers, catastrophes nucléaires, viols, attentats, épidémies de grippe aviaire, tremblements de terre, déraillements, crashs d’avions, scandales de l’amiante ou du sang contaminé, maladie de la vache folle, enfants oubliés dans des voitures sur des parkings, manèges défaillants ou autres massacres en milieu scolaire convergent vers son salon. Et c’est finalement la représentation, déformée, du monde qui s’impose. »

Gerbner a constaté, par exemple, que « les plus gros consommateurs de médias surestiment d’un facteur 50 environ la probabilité d’être victime d’une agression en sortant de chez soi. C’est là qu’il aura cette image d’un monde devenu, dans sa représentation, une menace en soi ». 

Les mots de la peur

Dernier point de l’analyse de M. Bohler, « le type de lexique employé par les médias peut orienter le jugement des auditeurs, lecteurs ou téléspectateur vers un traitement rationnel ou émotionnel de l’information, inspirant la peur ou la confiance, soufflant le chaud et le froid à partir d’une même information factuelle. La question a été étudiée par des psychologues de l’Université de Stanford, qui ont recensé l’emploi de termes à connotation émotionnelle ou au contraire technique à propos d’une même thématique, la maladie de la vache folle, dans deux journaux français, le Monde et les Echos, entre 1991 et 2002 (Sinacoeur et al., 2005). Le but était d’observer les effets de l’emploi d’une terminologie émotionnelle ou technique sur l’attitude des citoyens vis-à-vis du danger représenté par la viande bovine en consommation courante, et sur les achats de viande.

« Les scientifiques ont ainsi dénombré le nombre d’occurrences, semaine après semaine, des termes « vache folle » (connotation émotionnelle) et « encéphalite bovine spongiforme » (connotation technique). Parallèlement, ils ont suivi le niveau total de consommation de viande bovine à l’échelle nationale sur cette même période. Les résultats montrent que la consommation baisse pendant les périodes d’emploi du terme de vache folle et augmentent lorsqu’est employé le terme encéphalite bovine spongiforme.

Les journalistes ne doivent plus ignorer ces effets cognitifs

« Cette expérience montre toute la difficulté de transmettre une juste évaluation du danger dans l’opinion. Le mode de traitement émotionnel, enclenché par certaines images, oriente l’esprit vers une réaction de rejet ou d’adhésion instinctive. Les termes techniques incitent au contraire à une analyse. Que signifie encéphalite ; que signifie spongiforme. On se renseigne, on s’informe sur les mécanismes de réplication du prion, l’agent infectieux. On prend une décision fondée sur une appréciation rationnelle des risques. Deux approches fondamentalement différentes, qui ont des impacts économiques contrastés.

« Introduire une régulation à cet échelon semble difficile, estime Sébastien Bohler. Les journaux sont libres de choisir leur terminologie et leur style d’écriture. En revanche, les journalistes doivent être informés de ces effets, pour ne plus les ignorer, et pour gagner en niveau de responsabilisation. On se heurte aussi aux impératifs d’un média : gagner et fidéliser des lecteurs. Un traitement émotionnel est souvent plus efficace à cet égard qu’un traitement analytique. L’action citoyenne devra peut-être plus porter sur l’information du public à propos de ces effets, pour conférer au consommateur de médias une capacité de recul par rapport aux réflexes viscéraux auxquels l’exposent ses lectures. »

Comment faire mieux dans l’avenir ?« Les quelques mécanismes psychologiques décrits ici permettent de décortiquer, conclut Sébastien Bohler, la nature anxiogène des médias. La peur est un bon fonds de commerce car elle est une émotion qui fixe l’attention, et qui tend à faire accepter les informations comme étant vraies. Le biais de confirmation provoque facilement le gonflement et l’agrégation des informations similaires. L’heuristique de disponibilité agit enfin pour nous faire surestimer les risques. L’opinion est ainsi constituée et débouche sur des choix, notamment politiques.« Qui est le coupable, dans cet enchaînement ? Le journaliste. Il doit être informé de ces mécanismes, pour ne pas y céder. Les informations anxiogènes doivent être délivrées de façon mesurée, et sur un ton objectif. La tentation de les reprendre en boucle pour faire de l’audience en surfant sur le biais de confirmation me semble devoir être combattue. L’inflation d’images doit être contenue, pour ne pas alimenter l’heuristique de disponibilité.« Les conséquences sont potentiellement importantes pour une appréciation juste de l’état du monde par l’opinion, et pour des choix éclairés. Mais elles sont aussi sociétales et épidémiologiques : l’état d’anxiété d’une population se répercute sur la santé mentale (dépression, anxiété pathologique, phobies, tocs) et physique (obésité, maladie d’Alzheimer). Nos médias doivent se tenir à une ligne de conduite par rapport à cela. »

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1 commentaire pour cet article

  1. Les journalistes n´ont, dans leur majorité, aucune déontologie. Ils sont soit les valets du système économique soit les gardiens du temple du politiquement correct, soit les deux à la fois.  Rien d´autre ne compte que l´audience ou la bienpensance. UN homme politique les a bien définis comme « une sale corporation de voyeuristes et de marchands de papier ». Rien de progressiste ne peut venir d´eux. On est en effet loin d´Emile Zola et du temps de J´accuse dans L´Aurore. Les former en sciences scognitives, au prétexte de les « responsabiliser », ce serait leur donner des armes supplémentaires spour manipuler davantage l´opinion. Mieux vaudrait les former en grammaire. Ils continueraient à dire des âneries, mais au moins dans un français correct.

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