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Climat : comment pallier les insuffisances de la COP21 ?

Professeur d'économie à Göteborg (Suède), Thomas Sterner est favorable à la taxe carbone, que son pays a mise en place dès 1991, et aurait souhaité que la COP21 la généralise. Mais cela nécessite de s’entendre sur une juste répartition des contributions entre pays riches et pays pauvres.

Thomas Sterner, à qui le Collège de France a confié la chaire annuelle « Développement durable – Environnement, énergie et société », était invité le 19 février 2016 à Paris par la Chaire d’économie du climat pour présenter ses « Expériences et perspectives de la taxation du carbone dans le monde ».

2015, une bonne année pour le climat ?

Crédit photo : Hervé Thouroude

Thomas Sterner  (Crédit photo : Hervé Thouroude)

Il commence par un bilan de l’année 2015 : une année plutôt bonne a priori pour le climat, grâce à la COP21, mais il juge ses résultats décevants :

  • Signer pour un réchauffement limité à 1,5 au lieu de 2 °C, c’est bien, mais l’objectif est parfaitement impossible à atteindre. L’objectif de 2°C n’était déjà pas très réaliste…
  • Il n’y a eu aucun accord pour fixer un prix du carbone (voir encadré).
  • Les plans de réduction volontaire des émissions ne sont pas assez ambitieux.

Un signe pour lui que la COP21 ne va rien changer, c’est que le cours des actions des sociétés pétrolières n’a pas bougé.

2015 a également été marquée par la poursuite de la chute des prix du pétrole, qui envoie un signal à l’opposé de ce qui serait souhaitable et décourage les investissements nécessaires à la transition énergétique. Dans ce contexte, les taxes carbone – y compris celle, très élevée, de la Suède – sont impuissantes et ne font que limiter les dégâts. Pour illustrer cela, Thomas Sterner utilise une unité inhabituelle mais très parlante. En convertissant les usuels euros par tonne de CO2 en dollars par baril, il rend visible le fait que ni la taxe carbone française avec ses 10 $/baril, ni même la suédoise avec ses 35 $/baril, ne font le poids face à un prix du baril qui a chuté de 70 à 80 $ !

Brent 2007-2016

Mais cette chute a paradoxalement tout de même quelques vertus. Elle décourage les investissements pour tirer du sol les ressources fossiles les plus coûteuses à exploiter (sables bitumineux, forages arctiques…).

Les deux manières de donner un prix au carbone

Donner un prix au carbone est destiné à intégrer (internaliser) dans les prix de marché les coûts cachés (externalités) des dommages causés par les émissions de gaz à effet de serre, afin d’orienter les décisions des agents économiques vers des solutions à bas contenu en carbone.

Il existe deux principaux types de mécanisme pour fixer ou faire émerger un prix du carbone :

  • les taxes carbone
  • la fixation de quotas d’émission conjuguée à l’organisation de systèmes d’échange (bourses du carbone)

Dans le premier cas, l’Etat crée une taxe d’un montant proportionnel au contenu en carbone des produits. L’augmentation des prix (signal-prix) pousse les consommateurs et les producteurs à réduire leur utilisation d’énergies fossiles. Mais il est difficile de prévoir son impact en termes de réduction des émissions.

Dans le second cas, l’Etat fixe un objectif de réduction des émissions et attribue des quotas aux principaux émetteurs, mais il ne maîtrise pas l’évolution des prix qui fluctuent au gré du marché du carbone.

Les grands économistes américains (William Nordhaus par exemple) commencent à montrer un intérêt pour la taxe carbone alors qu’ils ne juraient jusque là que par les marchés de quotas. Mais si un nouveau consensus est en train de se faire, on est encore loin d’un accord sur ce qui serait le plus juste.

La difficile équation de la répartition des efforts pour le climat

Les pays n’ont pas tous la même conception de la justice… Sur quelle base partager les efforts entre pays ? Quel prix fixer dans chaque pays pour quel objectif d’émissions ? Les pays pauvres veulent une répartition par tête, chaque habitant de la planète ayant les mêmes droits à émettre. Les pays riches ne veulent pas en entendre parler car cela entraînerait une baisse drastique de leur niveau de vie. Ils sont attachés au principe de « grandfathering » (clause de grand-père), selon lequel chacun pourrait continuer à émettre du CO2 à proportion des quantités qu’il émettait jusque là.

Qu’est-ce que le « grandfathering » ?

Cette expression trouve son origine dans le combat autour du droit de vote accordé aux Noirs américains en 1866. Le principe en avait été adopté, mais les Blancs du sud ont tenté de le limiter en mettant des conditions. Les Noirs analphabètes en resteraient exclus. Mais cela un posait un problème, car il y avait aussi des Blancs analphabètes et il n’était pas question de leur retirer le droit de vote ! Ils ont alors introduit une clause donnant le droit de vote aux analphabètes à condition que leur grand père (grandfather) eût déjà le droit de vote. C’est cette référence au passé qui a donné naissance au concept de grandfathering.

Pour faire comprendre les enjeux, Thomas Sterner prend un exemple chiffré : supposons le monde réduit aux USA et à l’Inde et que l’on souhaite diviser les émissions par 2. Voici ce que donnerait le partage selon chacune des deux règles :

Sterner simulation 1

Avec la règle du grandfathering – tout le monde divise ses émissions par 2 – les émissions des Américains sont ramenées à 8,3 tonnes/habitant et celle des Indiens à 0,8. Bel effort pour les Américains, mais bien insuffisant, car il ferait replonger les Indiens dans la misère.

Si on applique le principe d’égalité (répartition par tête) en faisant converger les deux pays au même ratio de 2,4 tonnes par habitant, cela permettrait aux Indiens d’augmenter leurs émissions totales de 41%, mais en contrepartie, il faudrait que les Américains divisent les leurs par 7 (au lieu de 2 pour le grandfathering) !

Même si une répartition par tête lui semble plus juste, Thomas Sterner est persuadé qu’on n’y arrivera jamais, car les pays riches s’y opposeront. Il croit plus à une solution intermédiaire : chaque pays fait ce qu’il veut, mais doit appliquer un prix du carbone minimun.

La croissance démographique rend encore plus délicat le partage des efforts de réduction des émissions

Dans sa simulation, Thomas Sterner a supposé que les populations ne bougent pas… Dans la réalité, on peut supposer qu’en 2050 les Américains et surtout les Indiens seront plus nombreux.

Ouvertures a refait l’exercice en faisant croître la population. Dans ce cas, le principe d’égalité qui paraissait généreux pour les Indiens en leur permettant une certaine croissance ne leur permet même plus de dépasser leur ratio actuel d’émission par habitant (1,7 t/h), et ceci à condition que les Américains divisent le leur par 10 et non plus par 7 (de16,6 à 1,7 t/h) !

Sterner simulation population 2050_b

 

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2 commentaires pour cet article

  1. Grandfathering, derrière un terme a priori sympathique se cache une magouille lamentable pour maintenir des injustices indéfendables.
    Pour resoudre le gigantesque problème qu’on a avec le climat, les riches (dont je fais partie) doivent comprendre que payer pas mal d’argent (dont on dispose) est plus intelligent (et plus moral) que refuser et riche, tout perdre.
    Je suis impressionné qu’un expert sympathique comme ce monsieur Sterner soit si categorique sur le refus des riches de payer leur part pour protéger le climat. Les émissions per capita c’est simplement le principe pollueur payeur, je ne vois pas quel debat il peut y avoir. Le grandfathering est d’autant plus choquant qu’ il y a la responsabilité historique de nos ancetres (dont nos grand parents) dans les émissions de CO2 qui pourrait etre porté par leurs descendant.
    A mon avis, la priorité c’est d’appliquer rapidement le principe pollueur-payeur, les responsabilités historiques, on verra dans un second temps!

  2. Souvent, lorsqu’il y a un problème, on cherche à le résoudre en soulignant toutes les hypothèses, cette méthode créer un problème pour résoudre un autre, ça marche dans les théories, en pratique me semble très difficile, il s’agit d’un cas  » problème de santé publique » et de » l’économie sociale », partons d’un bon pied sur l’encouragement dans la transition énergétique, on cible les professionnels motivés par des externalités politiques positives, avec une sensibilisations forte et des avantages fiscaux importants.
    Aussi, encourager l’internalisation des coûts cachés dûs à des externalités négatives dans les décisions publiques.
    Ahmed BOUTAMO, chercheur

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