Douleur des animaux d´élevage : comment l´identifier et la mesurer ?

Les experts de l´Institut national de recherche agronomique (Inra) viennent de publier un rapport pour tenter d’identifier et de limiter la douleur chez les animaux d’élevage. Attention à ne pas se donner un peu facilement bonne conscience ! clame l’association Europe Animal Protection.

 « Les animaux d’élevage sont devenus, en théorie sinon dans les faits, des « machines animales » à haut rendement, comme en témoigne la substitution du terme « élevage » par la notion de « productions animales ». L’organisation du travail a ainsi progressivement été rationalisée (alimentation des animaux, logement, hygiène, reproduction…) ». Ces mots extraits de l’ouvrage Douleurs animales : les identifier, les comprendre, les limiter chez les animaux d’élevage, une expertise scientifique collective conduite par l´Institut national de recherche agronomique (Inra), ces mots nous font réfléchir.

En effet, l’animal étant devenu un produit industriel, la question de sa conscience éventuelle et de ce qu’il ressent se pose aujourd’hui d’une façon d’autant plus forte. La sensibilité écologique et le goût de nombreuses personnes pour la compagnie animale accentuent la nécessité de voir plus clair sur ces questions.

A la demande des ministres de l´agriculture et de la recherche, l´Inra a ainsi mené une expertise scientifique collective sur la douleur des animaux d’élevage. Cette expertise présente un état des connaissances scientifiques sur la notion de douleur et sur son existence chez les différents animaux d’élevage, ainsi que sur les mécanismes physiologiques qui la gouverne. Ce travail a mobilisé des experts en sciences de la vie et sciences humaines et sociales, qui ont recensé et analysé près de 1 400 articles de la littérature scientifique internationale.

Pour tenter d’évaluer ce que peut être la douleur d’un animal d’une espèce donnée, la recherche a utilisé des critères portant sur les structures nerveuses (présence ou non d´un cortex télencéphalique frontal, limbique, cingulaire…) et sur les capacités comportementales émotionnelles et cognitives.

« L´anatomie comparée des structures du système nerveux central et des capacités comportementales des espèces font admettre que les mammifères ressentent la douleur. La question de l’existence de la douleur est posée pour les oiseaux, les poissons et pour les mollusques céphalopodes marins (d’où les points d’interrogation dans le tableau ci-dessous, NDLR). »

Voici un tableau permettant d’éclairer « l’hypothèse de l’existence d’une douleur « pleinement caractérisée » par rapport à la nociception, définie comme plus restreinte, c´est-à-dire avec une moindre participation de la composante émotionnelle et de la conscience ». Les notions utilisées sont définies à la suite.

« Le terme nociception (du latin nocere, nuire) a été introduit au début du 20e siècle pour caractériser la capacité de détecter spécifiquement des stimuli nociceptifs ayant en commun de menacer l’intégrité des tissus ou du corps et d´activer un ensemble d´organes sensoriels, les nocicepteurs. La nociception est considérée comme un système d´alarme qui protège l´organisme en déclenchant des réponses réflexes et comportementales dont la finalité est d´en supprimer la cause afin d’en limiter les conséquences négatives ». 

« Dans la conception cognitiviste, les émotions sont définies comme des réactions affectives complexes qui engagent à la fois le corps et le fonctionnement cérébral. Ces réactions incluent un état mental subjectif (colère, peur, anxiété, dépression, compassion, amour…), une impulsion à agir (fuir ou attaquer), que cela soit exprimé ouvertement ou non, ainsi que des modifications corporelles (augmentation du rythme cardiaque, de la pression sanguine, modification du tonus musculaire…). Certains de ces changements préparent à des actions d’adaptations durables ; d’autres changements (postures, gestes, expressions faciales…) transmettent des signaux montrant à ceux qui nous entourent ce que nous ressentons, ou ce que nous voulons qu’ils croient que nous ressentons. »

Dans le cadre précis du travail de l’Inra, les auteurs du rapport ont « limité l’acception du terme conscience au niveau de vigilance correspondant neurophysiologiquement à l’état d’éveil, celui qui permet la perception du monde extérieur, avec les stimulations qui en proviennent, et assure également la possibilité de percevoir les sensations issues de l’organisme lui-même. Cette forme neurologique d’éveil, qui permet aux stimulations d’être analysées en termes de sensorialité, permet aux stimuli nociceptifs d’être perçus en termes de douleur. Cette forme de conscience est toujours associée à, ou déclenchée par, un événement dans le domaine sensoriel ; elle recouvre ce qui peut être qualifié de conscience primaire. La conscience réflexive ou conscience de soi ne concerne pas le champ de la présente approche[1] ».

« (Chez l’animal,) la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle aversive représentée par la « conscience » que l’animal a de la rupture ou de la menace de rupture de l’intégrité de ses tissus. Pour mieux caractériser cette définition, il est précisé que chez les animaux vertébrés l’expérience sensorielle douloureuse déclenche :

- des réactions motrices de protection (retrait d’un membre),

- des réponses neuro-végétatives (accélération du rythme cardiaque, augmentation de pression artérielle, vasoconstriction périphérique, modification transitoire du rythme respiratoire…),

- des réponses d’évitement apprises (aversion durable vis-à-vis d’un congénère, évitement d’un prédateur ou d’un lieu associé à l’expérience aversive, typologie comportementale modifiée : animal craintif, diminution de l’exploration d’un lieu nouveau…). »

Les douleurs en raison des mutilations « techniques »

« Quelle que soit l’espèce considérée (volailles, porcs, bovins), note le rapport de l’Inra, une des principales sources de douleur en élevage trouve son origine dans la pratique de mutilations, justifiées par différents motifs, et ce d’autant plus qu´elles sont mal pratiquées. »

Voici un tableau résumant les sources de douleur potentielles.

Les douleurs à l’abattage

En France, il existe environ 64 abattoirs industriels de volaille et 340 abattoirs d’animaux de boucherie dont certains sont spécialisés (porcs : 29 ; gros bovins : 9 ; veaux : 2). Ce nombre a diminué au cours des dernières années. Environ un tiers des abattoirs est autorisé à pratiquer des abattages rituels Hallal (musulman) et Shechita (juif).

L’étourdissement des animaux est obligatoire avant l’abattage, à l’exception, notamment, de l’abattage rituel. Celui-ci « doit forcément avoir lieu dans un abattoir, après immobilisation mécanique obligatoire pour les ovins, caprins et bovins, avant et pendant la saignée. Elle sera forcément exécutée par un sacrificateur habilité par les organismes religieux agréés. (…)

« L’objectif de l’étourdissement est de limiter la douleur liée à la mise à mort. Il induit rapidement l’état d’inconscience qui doit durer suffisamment longtemps pour que l’animal ne reprenne pas conscience pendant la saignée. La technique elle-même ne doit pas provoquer de douleur. La méthode choisie dépend en général de l’espèce, mais elle est presque toujours associée à un inconfort physique et psychologique de l’animal. Les principales techniques employées sont : l’électronarcose (étourdissement électrique), la tige captive et l’étourdissement par gaz. (…)

« En France, on emploie l’électronarcose essentiellement pour les porcs, les ovins et les volailles. L’électronarcose a l’avantage d’avoir un effet instantané et de pouvoir être utilisée pour toutes les espèces. Un des inconvénients majeurs de la technique d’électronarcose, surtout quand elle est automatisée, est lié aux mauvaises manipulations, aux difficultés de positionnement des électrodes et à leur paramétrage. Incorrectement employées elles peuvent stimuler des récepteurs nociceptifs et de la douleur sans induire l’inconscience. En fonction de l’abattoir, de la qualité de l’équipement, de la taille et de la forme des animaux, le passage du courant peut être insuffisant et douloureux. (…)

« La deuxième technique d’étourdissement est la tige captive. La tige peut être perforante (technique la plus utilisée et provoquant des lésions mécaniques) ou non perforante. Dans les deux cas, la technique provoque une percussion, c’est-à-dire une secousse du cerveau dans le crâne. La tige captive induit en plus des lésions importantes aux niveaux du crâne et du cerveau. Elle peut être une manière très efficace et fiable d’induire une perte de conscience instantanée et durable. Cependant, en pratique, et selon le type d’animal, on observe des taux d’échec allant de 6 à 16% chez les bovins dans les abattoirs commerciaux, et donc un risque de douleur.

« Enfin, la troisième technique employée est l’étourdissement par gaz. Elle consiste à immerger l’animal dans un mélange gazeux, contenant souvent une concentration élevée en CO2, en général de 40% pour la volaille et au moins de 70% pour le porc. D’autres systèmes reposent sur l’utilisation d’argon et de l’azote. Par analogie avec l’homme, on fait l’hypothèse que la perception de ce gaz est désagréable, voire parfois douloureuse lorsqu’elle provoque des réactions prononcées chez les animaux. Chez les volailles, l’ajout d’O2 réduit les réactions. Le temps d’induction de la perte de conscience est variable selon les concentrations, mais se situe autour de 17 secondes pour le porc (perte de posture) et de 32 à 34 secondes pour les volailles (fermeture des yeux). La technique est très employée dans certains pays d’Europe du Nord. En France, plusieurs abattoirs de porcs se sont récemment équipés avec le système. »

« Ces pratiques barbares de routine sont très douloureuses pour l’animal »

L’association Europe Animal Protection a réagi au rapport de l’Inra : « A quoi bon engloutir de tels moyens pour mesurer l’intensité des cris du porc lors de la castration, quand la simple observation et un élémentaire bon sens nous informent que ces pratiques BARBARES de routine, effectuées par les éleveurs sans analgésiques sont donc très douloureuses, pour l´être sensible qu´est l´animal ?
« Il existe 40 fois plus d´études sur la douleur chez l´homme que chez l´animal concède le rapport, oubliant d´insister sur le fait que si la douleur humaine est essentiellement causée par des accidents ou maladies, celle de l´animal d´élevage est entièrement provoquée par un élevage industriel qui arrache l´animal aux lois biologiques de son espèce. Un être vivant et sensible désormais réduit à l´état de marchandise découpée en menus morceaux par l´homme, pour son plaisir de bouche et son profit commercial.
« Que dire de toute cette démonstration visant à nous convaincre de séparer résolument stress, douleur physique et souffrance psychique, afin de mieux nous convaincre qu´il s´agit plus chez les bêtes de réactions neuro-physio quelque chose, que de réel état de conscience ou de souffrance ?
« Attention à ne pas brandir un arsenal scientifique visant à donner des gages de bonne volonté aux citoyens et consommateurs, pour mieux permettre à nos éleveurs industriels de proroger sans gêne leurs vilaines pratiques soumises avant tout au rendement et au profit.
« Le point d´orgue terminologique étant atteint à travers ce providentiel substantif de « NOCICEPTION », une trouvaille qui s´interpose comme une sorte d´&eac
te;dulcorant des notions de douleur ou de stress des animaux ! De capteurs en stimuli et modulations des seuils n
ciceptifs, à quoi bon vous inquiéter puisqu´on vous dit que nos petites bêtes sont munies d´un super système d´alarme anti-douleur, assorti d´émissions de signaux de détresse et ainsi de suite…? »

Les douleurs à l’abattage rituel

« Dans le cas particulier de l’abattage rituel, l’animal n’est pas étourdi lors de la saignée. Le cou est coupé en un seul geste avec un couteau long très affûté. Le sacrificateur coupe la peau, les différents muscles, la trachée, les carotides communes, les jugulaires et le nerf vague, mais épargne la moelle épinière, les artères et les veines vertébrales qui restent donc intactes. La transsection des artères cause une perte de pression artérielle qui ralentit les échanges, entre le sang et les organes, y compris le cerveau, notamment de nutriments et d’oxygène provoquant dans des délais variables une perte de conscience, puis la mort. L’efficacité de l’abattage rituel en termes d’induction d’inconscience est variable selon les espèces, mais aussi selon des aspects techniques liés au sacrificateur, à son équipement et enfin en fonction de l’animal lui-même. Chez le mouton, l’inconscience s’installe rapidement, après 14 secondes en moyenne. Chez les veaux et les bovins adultes, on observe une grande variabilité dans la perte de conscience des animaux, avec des extrêmes de 8 secondes à 14 minutes, qui s’explique par la formation de faux anévrismes[2] dans les durées les plus longues. En l’absence de tels « anévrismes », un EEG isoélectrique[3] est obtenu entre 36 et 54 secondes. Des études, limitées en nombre, sur le terrain montrent que les faux anévrismes concerneraient 17 à 18% des animaux lors d’abattages musulman et juif. De plus, chez les volailles, comme chez les bovins, selon l’abattoir et l’efficacité de l’opérateur, la saignée manuelle donne des résultats très variables en termes de délais de perte de conscience. »

« Des réglementations et des recommandations existent pour éviter ou limiter les pratiques douloureuses, mais on constate parfois leur non respect lors de la mise en œuvre. De plus, il existe un vide juridique concernant les abattages hors abattoir par les éleveurs eux-mêmes (euthanasie), entre autres dans l’espèce porcine. »

L’Inra conclut sa synthèse en évoquant différentes pistes pour éliminer ou diminuer la douleur chez les animaux d’élevage.

 >> Pour en savoir plus :
 – télécharger les principaux résultats de l’expertise (8 pages)
 – télécharger la synthèse de l´expertise (98 pages)
 – télécharger le rapport d’expertise avec les références bibliographiques


[1] Ce qui évite aux auteurs de l’étude de comparer souffrance animale et souffrance humaine, celle-ci étant essentiellement liée à la conscience réflexive (NDLR).

[2] Faux anévrisme : suite à la transsection de l´artère, du sang s´infiltre entre la partie extérieure de la paroi de l´artère et la gaine de tissu conjonctif qui l´entoure. La paroi de l´artère enfle ce qui limite le flux de sang qui quitte l´artère coupée. Pour que cela se passe, l´artère doit se rétracter dans la gaine après la coupe.

[3] Électroencéphalogramme plat.

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