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Jacques Henno : « Nous sommes devenus les esclaves de Google, Facebook et Apple »

BIG BROTHER

Dans son dernier livre, Silicon Valley / Prédateurs vallée ?, le journaliste Jacques Henno dresse l´inquiétant constat d´une société à la merci des géants des nouvelles technologies. Selon ce spécialiste de la sécurisation des données personnelles sur Internet (voir sa bio), notre vie privée est exploitée à notre insu dans une insatiable quête de profits commerciaux.

Ouvertures.- Auteur de plusieurs ouvrages sur les nouvelles technologies, vous êtes passionné par l´impact d´Internet sur notre vie privée. Après Tous fichés, paru en 2005, on vous doit notamment un guide pratique Facebook et nos enfants et un livre d´investigation Silicon Valley, Prédateurs vallée ? Dans ce dernier livre, vous dites que nous sommes devenus les « esclaves » de Google, Facebook et Apple. N´est-ce pas un peu fort ?

Jacques Henno.– Il y a deux arguments en faveur de cette affirmation. D´abord, les gens travaillent gratuitement pour ces géants. A chaque fois que nous utilisons leurs services, nous leur donnons des informations sur nos centres d´intérêt. Cela alimente leur très lucrative activité publicitaire, toujours plus efficace et rentable car ciblée sur notre personnalité. Les bénéfices de Google en la matière se chiffrent en milliards de dollars : 9,7 milliards de dollars de bénéfice net en 2011 ; 96% du chiffre d’affaires provient de la publicité. Ensuite, nous ne sommes plus tout à fait libres du fait que nous sommes devenus dépendants de ces entreprises, par le biais des services de messagerie comme Gmail, des réseaux sociaux que nous consultons tous les jours comme Facebook (850 millions d´utilisateurs) ou Google +. Apple a aussi étendu son influence partout dans le monde, avec 200 millions de numéros de cartes bancaires dans sa banque de données.

– En quoi est-ce gênant que Google contrôle plus de 65% de la publicité en ligne aux Etats-Unis et en France ?

Cette situation de quasi-monopole lui permet de mieux contrôler nos réactions et d´adapter encore mieux ses services en ciblant notre « double numérique ». C´est en effet la publicité qui fait vivre des géants comme Facebook et Google. J´ai pu décortiquer le fonctionnement de la publicité comportementale et des « Adservers » (services publicitaires pour le net) dans une vidéo disponible sur mon site. Les cookies, ou logiciels espions, traquent notre comportement au fur et à mesure de nos navigations. C´est pourquoi nous sommes de plus en plus assaillis par des offres publicitaires ciblées lorsque nous naviguons sur le Web. Notre « double numérique » s´étoffe dans les fiches de données personnelles possédées par ces géants, elles sont constamment affinées à chaque navigation. C´est un peu comme si vous vous baladiez dans la rue en laissant des traces visibles très longtemps, avec quelqu´un qui vous suit et note tous vos faits et gestes, pour vous proposer ensuite des offres commerciales adaptées…

– « Je n´ai rien à cacher, je n´ai donc rien à craindre », disent certains internautes. Qu´en pensez-vous ?

– Avec ce discours, on légitime par exemple la vidéosurveillance dans la rue. Certes, cela peut être justifié dans certains lieux, mais on peut se demander s´il est bien sain qu´une démocratie permette la totale traçabilité de nos comportements. La navigation Internet n´est-elle pas un acte qui relève de la vie privée ? N´ai-je pas le droit de visiter des sites en toute tranquillité et en toute discrétion (dans la mesure où ces sites n´enfreignent pas la loi, bien sûr !).

– Vous insistez sur le caractère inquiétant de l´évolution de ces technologies, de plus en plus présentes dans notre vie.

Je tire la sonnette d´alarme parce que les progrès technologiques nous entraînent désormais plus loin que le domaine virtuel. Les Google, Facebook et Apple visent désormais « la vraie vie », notamment par le biais des nombreuses applications sur les téléphones mobiles. Pour ces sociétés qui se sont lancées dans une course effrénée de collectes de données privées, le portable est bien plus efficace que l´ordinateur familial pour dresser notre profil. Elles peuvent savoir où nous sommes, ce que nous faisons, et même ce que nous achetons en temps réel (voir par exemple le développement des applications pour payer sur son téléphone mobile).

– Est-ce la « dictature numérique » qui se profile ?

– D´un côté, nous percevons bien les avantages que nous offrent ces géants des nouvelles technologies comme des facilités de déplacement ou d´accès aux informations. Ces informations représentent chaque année une colonne de DVD qui va de la terre à la lune et qui revient à la terre ! Un DVD contenant 3 000 romans de 200 pages… Bref, on peut imaginer le nombre d´applications positives qui peut en découler. Google est capable de prédire plusieurs jours à l´avance une épidémie de grippe, grâce aux mots-clés entrés sur son moteur de recherche. Mais le revers de la médaille, c´est que Google peut savoir qui est atteint par telle pathologie et comment il envisage de se soigner. Nous devenons de plus en plus vulnérables parce que nous n´avons plus aucun secret pour ces entreprises privées qui en savent plus sur nous que les services secrets ! Elles repèrent ce que l´on fait, où l´on est et ce que l´on pense. La prochaine étape pour elles, c´est d´arriver à nous influencer. Nul doute qu´elles sauront vendre ce type de service aux plus intéressés, notamment les partis politiques.

Comment un parti politique peut-il tirer profit de notre double numérique ?Pour Jacques Henno, la démocratie pourrait être mise en danger par le fait que nos données personnelles soient monnayées, pour mieux contrôler nos réactions dans les urnes.

« Prenez l’exemple de RapLeaf, une entreprise de San Francisco, tout à côté de la Silicon Valley. Elle se vante de pouvoir, à partir d’une simple adresse email, « profiler » quelqu’un. Ses bases de données, très indiscrètes, comporteraient les noms, les prénoms, le sexe, l’activité, les centres d’intérêt, le statut de propriétaire ou de locataire, etc. de plus de 200 millions de personnes.

J’ai fait le test : je me suis inscrit à un essai gratuit des services de RapLeaf et j’ai entré un des mails que j’utilise ; l’entreprise m’a donné accès à la fiche qu´elle a constituée sur moi. Celle-ci indiquait mon âge approximatif, mon sexe, ma ville de résidence, mes six principaux centres d’intérêt, mon plus haut diplôme, si j’étais célibataire ou marié, si j’avais ou non des enfants, les revenus de notre foyer, si nous étions propriétaires ou locataires, si nous habitions dans une maison ou un appartement, la valeur de notre habitation, mon métier, si je possédais un smartphone, combien de voitures nous avions, si nous donnions à des œuvres de charité, à des partis politiques, si j’étais plutôt de droite ou de gauche, si je votais… Au total, RapLeaf classe les Américains parmi 400 catégories ! Toutes les données rassemblées par RapLeaf peuvent servir à nous envoyer des publicités, mais aussi des messages politiques ciblés ! Déjà les deux grands partis politiques américains, le parti démocrates et le parti républicains, font partie des clients de RapLeaf.

Or, dans un récent rapport, les responsables de Terra Nova, une fondation proche du parti socialiste français et ayant pour but de produire et diffuser des solutions politiques innovantes en France et en Europe, estiment souhaitable d’importer dans l’Hexagone les méthodes marketing  des partis politiques américains.

Imaginez : un parti politique qui met la main sur notre « double numérique » connaît nos préoccupations (le chômage, l’avenir de nos enfants, la hausse des impôts…) et sait ce que nous pensons de telle femme ou tel homme politiques. Ses spécialistes de la communication et du marketing n’ont plus alors qu’à confectionner un argumentaire « taillé sur mesure » pour répondre à nos attentes et à nos éventuelles critiques…

Seul bémol : les partis politiques pourraient aussi devenir les esclaves de ces technologies, au même titre que nous. N´oublions pas que Barack Obama s’appuie beaucoup au cours de ses campagnes sur les réseaux sociaux et que les dirigeants de la Silicon Valley font partie de ses « généreux » donateurs. Il est devenu doublement dépendant  des largesses financières de ces géants et de leurs technologies. »

> Silicon Valley / Prédateurs Vallée ? Comment Apple, Facebook, Google et les autres s’emparent de nos données. Editions Télémaque, 124 pages, novembre 2011, 13,50 euros. Voir aussi : le supplément Internet au livre et le sommaire.

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