Savoirs

L’épistémologie retrouve la métaphysique mais pas… le sujet

Dans un ouvrage pédagogique, l’épistémologue allemand Michael Esfeld fait œuvre conciliatrice en rapprochant les sciences et la philosophie. Mais le sujet humain, pensant, demeure le grand absent des penseurs contemporains.

Ce livre est la 3e édition, entièrement revue, d’une introduction à la philosophie des sciences (Philosophie des sciences. Une introduction, Michael Esfeld, Presses polytechniques et universitaires romandes Lausanne, Suisse). Il résume l’état actuel de la connaissance, présente les différents concepts et propose une évaluation de leur pertinence.

Michael Esfeld, professeur d’épistémologie et philosophie des sciences à l’Université de Lausanne, veut contribuer au développement d’une « nouvelle philosophie de la nature ». Il s’agit de s’appuyer sur les théories scientifiques pour élaborer, à l’aide des outils conceptuels de la philosophie analytique, une vision de l’ensemble de la nature.

Chaque chapitre contient un appareil pédagogique avec résumé, questions d’évaluations et propositions de travail. L’ouvrage est donc particulièrement adapté aux étudiants.

La deuxième partie, la partie principale, présente les principaux sujets de la métaphysique contemporaine de la nature en se focalisant sur la philosophie de la physique.

Lier physique et métaphysique

C’est l’intérêt principal, à nos yeux, de cet ouvrage : lier physique et métaphysique à l’instar des grands philosophes, qui étaient également de grands scientifiques (Aristote, Descartes, Leibniz…) ou, plus près de nous, Newton ou Einstein.

Une séparation s’est effectuée, à partir des 19e et 20e siècles, entre sciences et philosophie, « et ceci au détriment des deux », note l’auteur. « En effet, cette séparation eut pour conséquence que des physiciens, même éminents, mais manquant de la rigueur conceptuelle offerte par la philosophie, proposèrent des interprétations confuses de théories scientifiques (…) Du côté des penseurs qui ignorent le sciences, nombre d’entre eux annoncèrent la mort de la métaphysique sans en avoir compris les enjeux ». Heureusement, « depuis les années 1970, on assiste à une renaissance de la métaphysique (…) La philosophie des sciences a dépassé l’empirisme doctrinaire qui limite la tâche de la philosophie à l’analyse logique des théories scientifiques. Néanmoins, les efforts pour mettre en avant une philosophie de la nature sont toujours rares ».

C’est ce vide relatif que tente de combler la deuxième partie de cet ouvrage. L’auteur a certes réussi son pari si l’on se limite aux théories les plus en cour.

Et le sujet ?

On peut cependant regretter l’absence d’une problématique fondamentale, bien caractéristique, malheureusement, de notre époque qui a tendance à confondre représentation et réel, apparences et ontologie.

En effet, si les grandeurs physiques et les données sensorielles peuvent, aujourd’hui, être rapprochées par le biais de leur définition fonctionnelle, nulle part dans l’ouvrage ne sont questionnés la raison elle-même, ni la conscience ni le sujet observateur et calculateur, concepts qui sont pourtant au fondement de TOUTE construction et énonciation de connaissance, que celle-ci soit commune ou scientifique.

C’est un « oubli », certes présenté comme « volontaire » par les empiristes, mais extrêmement dommageable, car il sape les racines de toute construction intellectuelle, et particulièrement celle qui prétend s’efforcer à l’objectivité.

Dommage que la culture philosophique de l’auteur se soit limitée essentiellement aux philosophes analytiques et n’ait pas exploré l’approche d’un Husserl, par exemple.

Pour ce dernier, les sciences européennes sont en crise précisément pour avoir négligé d’investiguer scientifiquement le ou les « sens » du monde au moyen de ce qu’il a appelé la « réduction  phénoménologique », une version plus poussée du « cogito » cartésien. La subjectivité, première pierre solide de tout édifice conceptuel, doit selon lui impérativement être prise en compte au risque de s’engluer dans des approximations toujours dépassées, repoussant à jamais la perspective d’unité de l’univers théorique.

 

>> Envoyer un droit de réponse

4 commentaires pour cet article

  1. Votre très intéressante et pertinente remarque (la prise en compte de la phénoménologie, cf. ce qu’en a développé Husserl) me montre encore que trop de chercheurs se cramponnent sans vergogne à des positions dogmatiques (indécrottablement matérialistes et rationalistes) et de ce fait, se permettent d’ignorer (mais le savent-ils ?) un pan complet de ce qui fait et est le réel dans ce qu’il ne sera jamais mesurable ni objectivable rationnellement. Dans de telles conditions, comme c’est (apparemment) le cas dans ce livre, tout ce qui est développé risque d’être biaisé et parfaitement inutile !

    Cela me permet de faire le parallèle avec ce qui est au cœur de tout accompagnement psychothérapeutique digne de ce nom et qui est par essence phénoménologique (et qui fait partie de mon quotidien…).

    Il y a en effet (aussi) un fort courant (de nature scientiste, voire zététique) qui ne reconnaît, ne prend pour dignes de foi et efficaces, que les approches psychothérapeutiques qui sont évaluables scientifiquement (comme le sont en partie les approches cognitivo-comportementales), parce qu’elles utilisent des techniques qui sont validées et reproductibles d’un patient à l’autre. De la sorte, faute de ne pas pouvoir passer sous les fourches caudines des règles (arbitraires) de cette « science » dont il se revendique, ce courant rejette les (pourtant prédominants) éléments phénoménologiques (qu’on le veuille ou pas) non reproductibles accueillis, pris en compte en psychothérapie.

    Le Pr Nicolas Duruz (Genève) a très bien analysé ce type de dérive scientiste [1] :

    « [.. .] depuis quelques années, on assiste à un retour quasi fondamentaliste de type scientiste qui cherche à nettoyer le champ psychothérapeutique de toute pratique non scientifique. […]
    La preuve scientifique de l’efficacité d’un traitement est considérée comme acquise dans la mesure où cette efficacité a été mise en évidence dans le cadre de dispositifs expérimentaux […] qui exigent un groupe homogène de patients, lequel doit être comparé à un groupe contrôle sans traitement, avec placebo ou traitement alternatif, et être soumis à un processus thérapeutique standardisé et contrôlé par un manuel […].

    L’application de la méthode expérimentale pour apporter la preuve scientifique de l’efficacité ne convient pas à certaines formes de psychothérapie où les critères de changement, comme la nature du processus thérapeutique, ne se laissent pas objectiver aussi simplement, voire naïvement. Utiliser ces seuls critères pourrait conduire à ce que ces psychothérapies, ne pouvant pas être l’objet de recherches dites scientifiques selon la méthode expérimentale, soient ipso facto exclues de la liste des traitements reconnus [2] »

    [1] « Le scientisme est une croyance qui consiste à reporter sur la science les principaux attributs de la religion. » (http://agora.qc.ca/Dossiers/Scientisme). Un scientiste (voire un zététicien) ne prend pour vrai, pour recevable, que ce qui a été strictement prouvé scientifiquement, ce qui est évidemment une posture dogmatique et rappelle ainsi ce qui est le fondement de la religion.
    [2] « Être psychothérapeute demain »
    (http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=PSYS_034_0233)

    Cela avait d’ailleurs fait dire à ce brillant épistémologue, feu le Pr Feyerabend (chaire de Philosophie des Sciences, Berkeley) que :
    « L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. Elle est utopique, car elle implique une conception trop simple des aptitudes de l’homme et des circonstances qui encouragent, ou causent, leur développement. Et elle est pernicieuse en ce que la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer de n’augmenter nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité. En outre, une telle idée est préjudiciable à la science, car elle néglige les conditions physiques et historiques complexes qui influencent en réalité le changement scientifique. Elle rend notre science moins facilement adaptable et plus dogmatique : chaque règle méthodologique étant associée à des hypothèses cosmologiques, l’usage de l’une nous fait considérer la justesse des autres comme allant de soi. Le falsificationisme naïf tient ainsi pour acquis que les lois de la nature sont manifestes, et non pas cachées sous des perturbations d’une ampleur considérable ; l’empirisme, que l’expérience des sens est un miroir du monde plus fidèle que la pensée pure ; le rationalisme, enfin, que les artifices de la raison donnent de meilleurs résultats que le libre jeu des émotions (…) » « La science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre. C’est une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure (…) »
    Et de conclure : « La science [°] est la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. » (http://lipsor.cnam.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1295877017981 ) ° Dans sa partie matérialiste et rationaliste – il y a en effet des scientifiques qui prennent en compte le psychisme et qui arrive à des résultats probants comme c’est le cas du Pr Henri Laborit (http://www.retrouversonnord.be/InhibitionActionLaborit.htm).

    Certes, comme le fait remarquer le Pr Duruz, il ne faut pas tomber dans l’autre travers extrême : « Pour lever tout qui pro quo, je tiens à affirmer d’emblée que le refus d’une démarche évaluative n’est à mes yeux ni scientifique ni éthique ». Toutefois, cette évaluation ne veut pas dire se conformer aux diktats de la science conventionnelle…
    (In « Prouver a tout prix l’efficacité de la psychothérapie : enjeux scientifiques et politiques » : http://squiggle.be/PDF_Matiere/Duruz.pdf)

  2. Je ne crois pas que les scientifiques méritent d’être caricaturés ainsi : il y a des « pseudo sur scientifiques » qui vivent aisément sans validation de leurs investigations et donc à l’intuition pourquoi pas si cela marche sur certaines personnes mais c’est plus profitable au bien commun de savoir pourquoi ça marche et quand c’est reconductible. Et il y a l’ethique: science sans conscience n’est que ruine de l’âme. La majorité des scientifiques est animée de cette éthique. Ça se corse lorsque il y a commerce. Mais tout cela est profondément humain et les chercheurs sont des personnes souvent très humbles donc près de l’humus !!! Nous vivons une époque qui remet tour en question notamment sur ce qui se démontre : c’est à l’homme maintenant d’intégrer dans son parcours de vie cette donnée fondamentale qu’on ne peut pas dire n’importe quoi au nom du ressenti et de l’émotion : nous qu’il faille s’en méfier mais qu’il faille le soumettre à la réflexion et à la raison. Sinon on r8sque de voir se multiplier les DAECH et autres aberrations de l’esprit .

  3. Vous dites Mme Laroche qu’ « on ne peut pas dire n’importe quoi au nom du ressenti et de l’émotion : non qu’il faille s’en méfier mais qu’il faille le soumettre à la réflexion et à la raison. Sinon on risque de voir se multiplier les DAECH et autres aberrations de l’esprit ». Je ne suis pas du tout d’accord : comme dit le dicton populaire et avec un bon sens évident, « le cœur à ses raisons que la raison ignore ».

    Si donc ce qui est sous-jacent au ressenti et à l’émotion n’est pas (et ne sera jamais) comme de juste accessible à la raison, il est hors de question SOUMETTRE le ressenti et l’émotion à la raison, comme vous osez le faire ! C’est analogue à la dérive scientiste qui est de ne prendre pour vrai que ce qui est prouvé scientifiquement (matériellement et rationnellement, s’entend et donc hors de quelque prise en considération de l’immatériel et de l’irrationnel).
    Ce qui explique Daech est une part importante d’ordre immatériel ; une stricte réalité qui peut passer pour les rationalistes unilatéraux comme manquant d’ « esprit » (de raison) : une souffrance psychique qui vient d’un passé très lointain (au départ les Croisades) et que des comportements répétés de la coalition occidentale guerrière (pour de fallacieuses raisons °) ont réveillé la blessure non cicatrisée.
    ° Cf. et en autre autres, l’invasion « récente) tout à fait injustifiée de l’Irak.

    (Voir mon analyse complète ici : http://www.retrouversonnord.be/attentats_paris.htm)

    Ce qui se passe au niveau collectif n’est que la somme de ce qui se passe au niveau individuel : subir une injustice ne peut qu’engendrer une révolte et la violence qui va souvent avec, mais si cette injustice se répète, l’Histoire nous a montré abondamment que cela ne pouvait conduire qu’à des comportements revanchards, de vengeance au carré (que je ne cautionne pas mais qui sont explicables : il ne faut donc pas diaboliser Daech comme vous le faites et en revenir avec une option des bons et des méchants, style Far West, lesquels ne sont évidemment, si je vous comprends bien, que du côté de Daech !). Il serait temps de sortir du politiquement correct et de la bien-pensante !

    La réalité du vécu des gens est un savant et subtil mélange très individualisé de raison et d’émotionnel. Il est vain de vouloir faire imposer à l’un des deux sa loi sur l’autre (comme vous le faites).

    Enfin vous qui aimer « raisonner » sur quel argument, étude objective et incontestable vous prétendez que « la majorité des scientifiques est animée de cette éthique », tenant ainsi sinon, de disculper les autres, du moins, de minimiser le constat affligeant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *