Epistémologie

L’intelligibilité du monde est-elle à la portée de la science ?

Non, répond Noam Chomsky, linguiste et célèbre militant américain, qui ne s’inquiète pas pour autant de cette impossibilité. Car les limites intrinsèques de nos capacités cognitives sont indispensables à notre créativité.

Noam_Chomsky,_2004

Noam Chomsky.

« Le fait que le monde soit intelligible est un miracle », écrivait Einstein dans ses « Lettres à Maurice Solovine ». Le génial physicien ne s’expliquait pas, en effet, que l’Univers soit compréhensible.

Mais le monde est-il complètement intelligible ? Aujourd’hui, la question n’est toujours pas tranchée, malgré les extraordinaires découvertes qui s’accumulent. Nombre de scientifiques et de penseurs contemporains explorent toujours la question.

Certains d’entre eux ont déjà leur conviction que non. Ils soutiennent même une théorie pour la défendre, le mystérianisme (ou néo-mystérianisme).

Pour eux, comme le pensait aussi le philosophe Hume, la nature a et aura toujours des « secrets ». Le physiologiste allemand Emil du Bois-Reymond avait même dressé, en 1880, une liste de sept énigmes auxquelles la science n’a pas réellement de réponse et, selon lui, n’en aura jamais :

– la nature de la matière et de la force,
– l’origine du mouvement,
– l’origine de la vie,
– l’apparente téléologie de la nature,
– l’origine de simples sensations,
– l’origine de l’intelligence et du langage,
– le libre arbitre.

Mystérianisme

Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain, est du nombre de ces sceptiques, ce qui n’en fait pas un pessimiste pour autant. C’est un anarchiste libertaire ; son mystérianisme s’affiche dénué de théologie. S’il soutient que « certaines propriétés du monde naturel sont des mystères-pour-les-humains » et ont vocation à le demeurer, cela signifie simplement que l’on ne doit pas tout réduire au physicalisme (tout vient de la « matière »), mais que le physicalisme reste le postulat, « l’hypothèse métaphysique » sur laquelle les problèmes philosophiques doivent être fondés et débattus.

quelle-sorte-creatures-site1-217x400Quelle sorte de créatures sommes-nous ? Langage, connaissance et liberté
Noam Chomsky, Lux, Paris, 2016

Noam Chomsky, enseignant au MIT de Boston, est un intellectuel et militant reconnu internationalement pour la profondeur de ses réflexions et sa défense radicale de la liberté et de la raison. Ses critiques de la politique internationale américaine et du pouvoir des médias ont inspiré une foule de penseurs contemporains. Il est considéré comme un des pères de la linguistique moderne.

L’ouvrage présenté dans cet article regroupe des cours qu’il a donnés à l’université Columbia en linguistique, en sciences cognitives et en philosophie politique, dans le cadre d’un cycle de conférences intitulé les « John Dewey Lectures ».

Les textes, parfois assez difficiles, sont riches de réflexions puisées à la fois dans le passé, à l’époque de l’essor des sciences physiques (Descartes, Newton, Hume, Locke, Dewey, etc.), et dans le présent, avec Pierce et de nombreux auteurs contemporains, notamment américains.

Sur les quatre chapitres développés, l’un d’entre eux est intitulé « Qu’est-ce que le bien commun ? » Noam Chmosky y endosse son costume de libertaire et d’habile défenseur d’une démocratie authentique. Dommage que le texte de ce chapitre ne réponde pas à la question posée par son titre…

Autrement dit, si les sciences physiques à elle seules ne peuvent nous rendre le monde intelligible dans sa globalité, elles doivent rester au cœur de toutes les réflexions à ce sujet : « Il serait selon moi plus pertinent de reconnaître que, à la suite de Newton, la notion de « phénomène physique » ne signifie rien de plus que ce que la meilleure théorie scientifique du moment postule, et doit donc être considérée comme un outil rhétorique d’éclaircissement qui n’apporte aucun contenu substantiel. »

L’intelligibilité du monde

Aussi bien, la question de l’intelligibilité du monde (le « contenu substantiel »), qui ne relève donc pas des sciences naturelles, devient une question épistémologique (étude de la façon dont nous construisons nos savoirs) ou d’une « branche de l’ethnologie qui s’intéresse à la façon dont les gens pensent le monde ».

Selon Noam Chomsky, « toutes ces questions mériteraient une attention beaucoup plus grande que celle qu’on leur a accordée jusqu’ici ». Elles relèvent aussi, suis-je tenté d’ajouter, du choix (éthique, politique, religieux, artistique, etc.) de l’individu : l’idée que chaque homme se fait du monde doit pouvoir s’accorder (ou s’expliquer) avec les connaissances sur le monde physique ; étant entendu par ailleurs que ces connaissances ne peuvent jamais être tenues pour la vérité ultime.

Énigme scientifique

Dans son dernier ouvrage (voir encadré), Noam Chomsky explique comment son étude sur la nature du langage, « faculté spécifiquement humaine », l’a conduit à constater « les limites de notre entendement ». En effet, comment comprendre que la pensée, qui ouvre sur un infini de possibilités, puisse émerger d’un organe fini, le cerveau ? Le linguiste philosophe américain soutient que la théorie de l’évolution darwinienne nous conduit au mystérianisme car la biologie ne peut expliquer cette énigme. De la même façon que Newton ni personne à sa suite, note Chomsky, n’a pu expliquer l’origine de la gravitation, force que nous sommes pourtant obligés de constater…

La sélection naturelle étant impuissante à expliquer l’émergence de la conscience, une « énigme scientifique [demeure :] déterminer quels sont les composants innés de notre nature cognitive en matière de langage, de perception, de conceptualisation, d’élaboration de théories, de création artistique, etc. »

Mais, ajoute le chercheur, par honnêteté ou malice, ou les deux à la fois, il faut admettre « la possibilité qu’une intelligence structurée autrement puisse considérer les mystères-pour-les-humains comme des problèmes élémentaires et s’étonner de notre incapacité à les résoudre, un peu comme nous pouvons constater l’incapacité des rats à s’échapper d’un labyrinthe structuré selon les nombres premiers, attribuable à la nature même de leurs fonctions cognitives ».

> Étrange que Noam Chomsky, anarchiste athée, ait choisi le mot « créature », dans le titre même de son livre, pour désigner l’être humain…

 

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3 commentaires pour cet article

  1. Trop de scientifiques adhèrent sciemment ou pas au scientisme (°) qui est de ne croire que ce qui est prouvé par la science et donc de s’obstiner à tenter de vouloir expliquer par elle des tas de questions dont elle devrait une fois pour toute reconnaître qu’elle n’apportera aucune réponse.

    En effet, « Il faut comprendre que le rationalisme, en sa prétention scientifique, est particulièrement inapte à saisir, voire même à appréhender l’aspect touffu, imagé, symbolique de l’expérience vécue. » (…) « Le rationalisme oublie que s’il existe une loi c’est bien celle de la “ coincidentia oppositorum”, qui fait se conjoindre des choses, des êtres, des phénomènes tout à fait opposés. Négligeant cela, celui-ci, nommément sous la forme moderne, s’emploie à étouffer, à exclure des pans entiers de la vie, jusqu’à ce que ceux-ci à leur tour se vendent, en s’exacerbant et en montant aux extrêmes, […] » ((Michel Maffioso, Éloge de la raison sensible, Ed. La Table Ronde)

    Voici quelques avis très autorisés et malheureusement toujours d’actualité :
    – Le Dr John Eccles (1903-1997), prix Nobel de physiologie et de médecine en 1963 pour la découverte des processus chimiques responsables de la propagation de l’influx nerveux (synapse) : « Ils [la majorité des scientifiques] ont été formés à l’école du matérialisme. C’est un moule extrêmement rigide composé d’un ensemble de dogmes qui ne sont pas forcément expliqués scientifiquement ! Par exemple, affirmer que notre existence n’est qu’un assemblage biologique sans essayer de comprendre tout ce qui n’entre pas dans ce cadre – sous prétexte que ce n’est pas « scientifique » – est un dogme, pis, une superstition ! La science est pleine de superstitions, de croyances de toutes sortes… Le plus navrant, c’est que le public est persuadé que la science a réponse à tout… ». (Revue française Psychologies n° 100, juillet-août 1992, pp. 54-55)

    – Le Pr René Dubos célèbre microbiologiste et inventeur du premier antibiotique du nom : « L’homme d’aujourd’hui souhaite des miracles autant que celui d’autrefois, et s’il n’adhère à aucun culte religieux, il sacrifie sur l’autel de la science. Cette foi contribuera toujours à donner à la médecine l’autorité du sacerdoce […] ». (Mirage de la santé, p. 130)

    – Le Dr Thierry Janssen, chirurgien devenu psychothérapeute : « La tentation du scientifique est […] de nier la véracité des faits sous prétexte que ceux-ci ne s’expliquent pas à l’aide des acquis de la science ». (La maladie a-t-elle un sens ?, p. 156)

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    ° Le fait d’ériger la science à un statut de religion et donc de se baser sur de véritables dogmes, un comble quand on sait que la science moderne ne doit surtout pas se fonder sur de telles croyances. Comme d’ailleurs l’avait dénoncé feu le Pr Paul Feyerabend (chaire de Philosophie des Sciences, Berkeley) : « L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. Elle est utopique, car elle implique une conception trop simple des aptitudes de l’homme et des circonstances qui encouragent, ou causent, leur développement. Et elle est pernicieuse en ce que la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer de n’augmenter nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité. En outre, une telle idée est préjudiciable à la science, car elle néglige les conditions physiques et historiques complexes qui influencent en réalité le changement scientifique. Elle rend notre science moins facilement adaptable et plus dogmatique : chaque règle méthodologique étant associée à des hypothèses cosmologiques, l’usage de l’une nous fait considérer la justesse des autres comme allant de soi. Le falsificationisme naïf tient ainsi pour acquis que les lois de la nature sont manifestes, et non pas cachées sous des perturbations d’une ampleur considérable ; l’empirisme, que l’expérience des sens est un miroir du monde plus fidèle que la pensée pure; le rationalisme, enfin, que les artifices de la raison donnent de meilleurs résultats que le libre jeu des émotions (…) »
    (…) » La science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre. C’est une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure (…)  »
     » La science est la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. »
    (http://lipsor.cnam.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1295877017981)

  2. Je voulais appuyer cette mise en garde et aussi contribuer un peu les médias, les lecteurs etc. à ce culte quasi sacré de la science, comme si c’était un passage obligé et qu’il ne saurait être question de très fortement relativiser. Je rappelle qu’en matière par exemple de la recherche des causes des maladies, cet ancrage trop matérialiste et rationaliste de la médecine, pour cause de culte insensé voué à la « Science » freine la portée des observations empiriques (celles qui ne se prêtent pas aux fourches caudines de l’ expérimentation scientifique conventionnelle). A toutes fins utiles, voici l’avis éclairé et circonstancié du Dr Pierre-jean THOMAS-LAMOTTE : à propos des statistiques cancer qu’on attribue erronément à des toxiques (tabac, alcool) :
    « (…) j’aimerais parler du cancer du larynx qui est classiquement et presque unanimement attribué à l’intoxication alcoolo-tabagique. En France, dans la population générale, on retient le chiffre de 1,2 % de cas. Dans une population francophone, ce chiffre atteint 9% chez les religieuses cloîtrées ! (Dr Michel Moirot, ancien chef de clinique à l’Hôtel-Dieu de Paris, membre du collège des chirurgiens français et membre de la Société française de médecine psychosomatique) [ces dernières ont une vie exemplaire sur le plan de l’hygiène : elles ne fument pas ni ne boivent d’alcool : les prétendus facteurs de risques tabagique et alcoolique]. Devoir se taire pendant des années devant une mère prieure semble un facteur de risque bien plus grave que l’intoxication alcoolo tabagique. Mais ce genre de statistique n’intéresse pas les scientifiques. Il dérange leur croyance. » Dr Thomas-Lamotte (interview : http://pansemiotique.com/22-interview-du-dr-pierre-jean-thomas-lamotte-suite-et-fin/)
    — Autre source plus complète : Dr Pierre-Jean THOMAS-LAMOTTE (auteur de « Et si la maladie n’était pas un hasard) :
    « Seuls les conflits psychiques rendent malades. Les facteurs de risque ne sont pas les causes des maladies. L’enfant sait bien que ce n’est pas la neige qui casse la jambe du skieur ! Huit jésuites étaient présents à Hiroshima lors de l’explosion de la bombe atomique. Ils étaient européens, pas impliqués dans le conflit. Trente ans après, ils étaient toujours en bonne santé. Pourtant c’est bien connu : les radiations atomiques, c’est hyper dangereux.

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