Epistémologie

Notre futur dépend-il des « bonnes explications » du monde que nous trouverons ?

L’univers est-il fini ou infini ? Notre savoir est-il ou non limité ? Un physicien apporte des réponses originales et optimistes à ces questions qui n’ont cessé d’agiter les sphères scientifiques comme philosophiques. Au cœur de sa pensée : sa foi en l’évolution de la créativité humaine.

DeutschPhysicien, spécialiste de l’informatique quantique, professeur de physique à l’université d’Oxford, David Deutsch cherche un sens à l’Univers en traitant notamment de l’universalité, de l’alphabet, des nombres ou du code génétique.

Dans « Le commencement de l’infini », il s’interroge particulièrement sur le pourquoi d’un essor très tardif des sciences dans l’histoire de l’Humanité. En effet, il a fallu attendre la période des Lumières pour voir apparaître le concept de progrès. Depuis cette époque, les connaissances n’ont cessé de s’accroître à un rythme accéléré. Y a-t-il une limite à ce progrès, se demande l’auteur.

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David Deutsch.

Non, répond-il avec conviction, pas de limite, nous sommes au commencement de l’infini.

Sur un parcours de 500 pages, David Deutsch entraine le lecteur dans de nombreuses thématiques : les mathématiques, la physique quantique, l’esthétique, la philosophie politique et morale, etc.

Dans le prolongement des thèses de Karl Popper et du néo-darwinisme, il explore la portée inattendue de notre compréhension du monde, mobilisant l’Hôtel de l’Infini de Hilbert, les supernovae et les qualia en suivant un fil conducteur très simple : il y a toujours une (des) solution(s) à tout problème.

Et il est tout à fait normal qu’il y ait des problèmes.

La bonne explication

Pour lui, la science, finalement, c’est la recherche de la « bonne explication » à toute question, paradoxe, énigme, etc. Et la conviction de l’auteur, qui ne cache pas son athéisme, est qu’il n’y aura jamais de fin à ce jeu de questions/réponses avec l’Univers. Il balaie les prophéties catastrophiques en affirmant que l’humanité a toujours trouvé les moyens de surmonter tous les défis qui lui ont été posés jusqu’à ce jour et qu’elle pourra toujours le faire, si elle choisit de le faire : « Nous voyons déjà que nous ne vivons pas dans un monde dépourvu de sens. Les lois de la physique ont du sens : le monde est explicable. [Mais] il existe des niveaux plus élevés d’émergence et des niveaux plus élevés d’explication. Des abstractions profondes en mathématiques, en morale et en esthétique [on reconnaît-là les thèmes des trois Critiques de Kant, ndlr] nous sont accessibles. Des idées d’une portée gigantesque sont possibles. Mais il existe aussi un tas de choses qui n’ont ou n’auront pas de sens à moins que nous ne travaillions nous-mêmes à les repenser ».

Créativité

Il ne s’agit donc pas d’une foi béate et naïve en l’avenir, mais de la proclamation d’une valeur spécifique à notre espèce : la créativité : « Il n’y a qu’une façon de penser qui soit susceptible de générer du progrès, ou de nous permettre de survivre à long terme, c’est de rechercher les bonnes explications grâce à la créativité et la critique ; ce qui nous attend, de toute façon, c’est l’infini. Tout ce que nous pouvons faire, c’est choisir entre une infinité d’ignorance ou une infinité de connaissance, entre le mal et le bien, entre la mort et la vie ».

Une lacune cependant, et de taille, dans tous ses raisonnements : l’absence de toute interrogation sur la nature (et l’origine) de l’esprit ou de la conscience, cette lumière si étrange qui est aussi à l’origine de la notion du « sens » dont David Deutsch se fait le chantre. On a un peu l’impression lire un mordu de science-fiction fasciné par tout ce que sa créativité peut faire surgir devant sa conscience et qui ne se demande pas comment cela est possible.

> Ce livre est l’un des trois ouvrages recensés par InternetActu dans un dossier sur les fondements de cet « optimisme technologique » dont font preuve David Deutsch et quelques autres.

 

 

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5 commentaires pour cet article

  1. Quel optimisme ! Certes la créativité de l’homme est immense, mais saurons-nous trouver des solutions au même rythme qu’apparaissent les problèmes ? Et surtout, serons-nous capables de nous entendre sur des solutions ? Prenons l’exemple du réchauffement climatique. Les solutions sont connues, mais il manque la volonté de les mettre en oeuvre rapidement. Cela remettrait en cause beaucoup trop de choses….
    (Lire aussi sur Ouvertures le point de vue d’un autre scientifique, foncièrement pessimiste, Jacques Blamont : http://www.ouvertures.net/blamont-arnould-eglise-catholique-peut-elle-sauver-la-planete-de-apocalypse/)

  2. Ayant rédigé mon post, je découvre le post précédent et qui va quasi dans le même sens que ce que j’écris ci-après : l’auteur « balaie les prophéties catastrophiques en affirmant que l’humanité a toujours trouvé les moyens de surmonter tous les défis qui lui ont été posés jusqu’à ce jour et qu’elle pourra toujours le faire, si elle choisit de le faire ». Quel angélisme ! En effet, ce serait prétendre que l’homme pourra par simple choix, par exemple freiner à coup sûr le réchauffement climatique à temps, alors qu’à ce jour, aucun progrès significatif n’a été fait… Je crains que ce scientifique se soit retranché dans sa tour d’ivoire comme trop de ses collègues, ce qui lui a manifestement fait perdre le sens de la (criante) réalité !

  3. Bonsoir,

    On se souviendra de Héron d’Alexandrie qui a inventé au 2ème siècle avant J.C. un système rotatif mu par la vapeur d’eau et que l’on chauffait au dessus du feu. Ce système n’est resté qu’un objet de divertissement et n’a jamais servi comme machine car le pharaon de l’époque avait décrété « à quoi bon ! » étant donné que les esclaves ne coutaient pas cher. Il a fallu attendre le 18 ème siècle après J.C. pour que la machine à vapeur voit enfin le jour, après l’abolition de l’esclavage. Entretemps la grande bibliothèque d’Alexandrie a brulé dans un incendie en 1410 après J.C. … par accident …. Des inventions et des découvertes astucieuses, il y en a et il y en a eu un certain nombre. Mais elles ont du (Galilée) et doivent attendre leur « heure » pour être mises en valeur. Effectivement … à quelle heure ? C’est là la grande question !

    Jean-Yves

  4. « Pour lui, la science, finalement, c’est la recherche de la « bonne explication » à toute question, paradoxe, énigme, etc. ». Voilà une belle profession de foi et donc idéologique concernant le rôle de la science pour trouver la « BONNE explication à TOUTE question » (ce qui exclut implicitement la validité d’autres approches parce qu’elles ne sont pas « scientifiques ») : cela porte un nom, le SCIENTISME ; pénibles et retors ces trop nombreux scientifiques qui s’adonnent sans vergogne au scientisme : cette religion scientifique impose de ne considérer comme vrai que ce qui est prouvé par la science !

    Voici d’ailleurs l’avis du Pr Paul Feyerabend (Philosophie des Sciences à Berkeley) : « La science est la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. » […]
    « L’idée que la science peut, et doit, être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. Elle est utopique, car elle implique une conception trop simple des aptitudes de l’homme et des circonstances qui encouragent, ou causent, leur développement. Et elle est pernicieuse en ce que la tentative d’imposer de telles règles ne peut manquer de n’augmenter nos qualifications professionnelles qu’aux dépens de notre humanité. En outre, une telle idée est préjudiciable à la science, car elle néglige les conditions physiques et historiques complexes qui influencent en réalité le changement scientifique.

    Elle rend notre science moins facilement adaptable et plus dogmatique : chaque règle méthodologique étant associée à des hypothèses cosmologiques, l’usage de l’une nous fait considérer la justesse des autres comme allant de soi. Le falsificationnisme naïf tient ainsi pour acquis que les lois de la nature sont manifestes, et non pas cachées sous des perturbations d’une ampleur considérable ; l’empirisme, que l’expérience des sens est un miroir du monde plus fidèle que la pensée pure; le rationalisme, enfin, que les artifices de la raison donnent de meilleurs résultats que le libre jeu des émotions […] » « […] La science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre. C’est une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure […] »

    D’autre part, il se réclame athéiste et donc ici aussi une option idéologique engagée, restrictive et qui ne peut alors que contaminer ses réflexions et le faire tomber dans l’arbitraire (sous prétexte de se montrer « optimiste »), alors que la position la plus neutre serait d’être agnostique, parce qu’elle ne rejette rien a priori, ce qui rend la recherche plus objective; sachant le travers déjà dénoncé notamment par le Pr Robert Rosenthal (1) a démontré que les expérimentateurs en psychologie, en éducation, en médecine et en sciences de la matière, peuvent affecter inconsciemment les résultats de n’importe quelle étude, dans le sens de ce qu’ils attendaient, par contamination des hypothèses émises (2). L’optimisme et l’option athéiste ne peuvent dès lors que biaiser non seulement le résultat des recherches mais la pertinence des réflexions émises d’une manière générale.

    Ce n’est pas en tentant de « sauver la mise » en mettant en avant la « créativité », qu’il pourra se dédouaner de telles options donc arbitraires…
    Pas étonnant dès lors qu’on déplore le concernant « l’absence de toute interrogation sur la nature (et l’origine) de l’esprit ou de la conscience, cette lumière si étrange qui est aussi à l’origine de la notion du « sens » dont David Deutsch se fait le chantre. On a un peu l’impression lire un mordu de science-fiction fasciné par tout ce que sa créativité peut faire surgir devant sa conscience et qui ne se demande pas comment cela est possible ».

    (1) Psychologue américain d’origine allemande, professeur à l’université de Californie (Riverside).
    (2) Jo Godefroid, Psychologie, science humaine et cognitive, Ed. De Boeck Université, Bruxelles, 2008, p. 105.

  5. Bonjour à tous,
    En réponse à l’article: Notre futur dépend surtout si oui ou non, les peuples auront assez de discernement pour juger ce qui est bon et ce qui est mauvais pour eux. Donc être immunisé face à toutes les manipulations de tous les sites de propagande.
    Cordialement

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