
Assiette "La dame au parasol". Porcelaine, bleu de cobalt sous couverte, rouge de fer sur couverte et or. Chine - règne de Qianlong (1736-1795), entre 1736 et 1738. Musée de la Compagnie des Indes Ville de Lorient.
Photo : Yvon Boëlle.
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J’écoute les bruits du monde. Je cherche à leur donner sens, à les mettre en perspective de ce que je crois savoir de l’histoire, de ce que je pressens de son évolution.
Comme tout « honnête homme » conscient de sa valeur – relative – et désireux de justifier son existence… je me pénètre de ce qui m’entoure. Voulant ma part de sens, je me forge une opinion à partir de ma propre synthèse, passée et repassée sur le métier de mes perceptions, de ma sensibilité, de mes savoirs, de mes croyances et de mes intuitions. Chemin faisant, je me construis dans le dédale des courants de pensée qui circulent.
J’entends les cris apeurés des économistes, des écologistes, des moralistes et « istes » en tous genres...Munch, Munch et encore Munch… 2009… Le monde crie !
J’entends moult appels alarmistes sur l’état de la planète : « L’homme consomme plus que ce que la terre ne peut produire… le rythme de disparation des espèces s’accélère…il est moins une… ». Voilà qu’en moins de trois siècles d’ère industrielle, notre planète terre, par la main de l’homme, s’est emballée, automutilée, asphyxiée, allant selon certains à sa perte. L’homme dans sa course folle emporte tout sur son passage. Pourtant, force est de constater que l’annonce d’une fin du monde possible par la main de l’homme est simultanée à l’apogée des savoirs capables de le sauver ?
Tout cela est-il vraiment si grave ? Ces complaintes résistent-elles à une interrogation globale, approfondie et rigoureuse sur les forces cachées de l’univers et ses tendances lourdes qu’il serait présomptueux de penser pouvoir incliner ?
Récemment, un ami trentenaire remarquait qu’il fait partie de la « génération sida ». Enfant lui-même de la génération de ceux qui craignaient la menace nucléaire, je l’imaginais écrasé sous le poids d’innombrables épées de Damoclès qui lui gâchent la vie. Je l’imagine en Sisyphe moderne condamné, s’il veut avancer dans la vie, à pousser devant lui et malgré lui, un gigantesque boulet de représentations morbides. L’homme d’aujourd’hui serait-il devenu l’esclave de cette pensée dominante si pesante… aliéné… obligé de la pousser toujours plus loin… avant de sombrer ?!
Mais que penser de nos peurs actuelles ? Comment réagir ? Certains argueront que l’imaginaire collectif produit depuis toujours des représentations terrifiantes. Je repense à mon livre de catéchisme qui illustrait la « fin des temps » en représentant des hommes levant les mains au ciel qui fuient dans toutes les directions, poursuivis par de gigantesques flemmes qui dansent dans un ciel rougeoyant et embrasé ! Je me souviens aussi des visages abominables imaginés par Jérôme Bosch pour représenter le jugement dernier.
Rien de neuf donc sous le soleil ? A cela près que l’homme d’aujourd’hui, à l’ère de l’image reine et de l’hyperréalisme, est submergé, gavé, saturé de représentations tout ce qu’il y a de plus vrai : les corps calcinés en Australie ou ceux déchiquetés au Moyen-Orient, l’Afrique et ses ventres affamés, l’Amérique obèse, l’Europe… sans oublier les pandémies mortifères… La nausée… Plus besoin d’allégories…
Heureusement au détour de mes questionnements sur le sens des choses, ma pensée souvent me présente d’inspirantes digressions. Il y a peu, j’eus entre les mains une assiette en porcelaine de Chine, dite de la période verte, acheminée vers l’Occident par la Compagnie des Indes.
J’imaginai son long périple à travers le temps et l’espace, manipulée mille fois, passant de main en main, de dos de mulet à cale de bateau, progressant cahin-caha par monts et par vaux, par rivière et par mer, d’esquif en charroi pour aboutir dans une demeure de chez nous et parvenir ainsi trois siècles plus tard indemne jusqu´à nous.
Je me souviens du moment où je pris conscience que cette assiette était là entre Mes mains, sous Mes yeux. Je me concentrai sur ma façon de regarder l’objet et sur le bénéfice que je pourrais en tirer dans ma perception de ce qui m’entoure… Elle semblait m’inviter à m’approprier toujours plus, non pas l’objet que j’avais sous les yeux, mais ma façon de regarder les choses.
Elle révélait en moi l’intuition diffuse qu’il n’y a que mon regard qui donne sens à la réalité et à ma lecture du monde, et qu’en fin de compte, le véritable enjeu de ma vie est de regarder d’une façon qui soit mienne dont découlera l’esprit de mes actions.
Je percevais la chance unique que j’avais d’avoir entre les mains ce témoin de civilisation, incarnant toute la fragilité de la création humaine, avant d’en devenir passeur vers le prochain détenteur.
Pendant que je la regardais, elle me transformait. En me racontant son histoire, elle me reliait à l’histoire de l’homme, à moi-même, et tout compte fait, à ma confiance en leur sagesse. Elle simplifiait les choses en moi et déconstruisait les commentaires du monde qui tournoient en tous sens dans nos esprits complexes modernes. Elle devint prisme… puis « philtre » m’invitant à me laisser entraîner par son mystère, par la douceur de ses pastels, par la suggestion qu’elle me glissait au creux de l’oreille de me défaire des images nauséabondes et déformantes qui m’encombrent, nous fatiguent l’esprit et nous éloignent de notre regard propre.
Elle m’ouvrait au monde. Mille paires d’yeux et mille paires de mains, celles de tous ceux qui la détinrent, représentant mille bourgades et mille saisons, convergeaient ainsi vers les miens. En cet instant, j’ai en quelque sorte le sort du monde entre mes mains puisque toutes ces destinées, tous ces regards, toutes leurs représentations trouvent sens en les miennes. Tout dépend de moi seul, de mon bon-vouloir ou du faux-geste toujours possible…
Me revint alors à la mémoire cet adage commenté par mes précepteurs : « L’homme est la mesure de toute chose ». Le sage de l’antiquité pressentait sans doute que l’homme porte en lui toute mesure et toute démesure, c’est selon. Cette assiette, je peux y voir l’histoire du monde, le talent des hommes, leur liberté d’user ou d’abuser, d’être attentif, voir attentionné, ou négligent, de détruire ou de transmettre. Le monde est donc ce que je décide y voir et ce que je décide en faire ! Comme celle de ne pas laisser échapper la porcelaine de mes mains…
Elle est bien loin la « génération sida » de mon jeune ami. Peu m’importent en ce moment les perceptions et les positions de mes contemporains.
Je suis donc la mesure de toute chose… Je suis le centre du monde… pourquoi donc me laisser imposer le poids de toutes les images aliénantes autour de moi. Je décidai donc de me libérer de ce qui m’encombre, m’attriste, de mes boulets.
« L’homme est la mesure de toute chose ». Comme l’assiette que j’ai entre les mains, je peux la regarder de différentes façons, la manipuler avec précaution, la transmettre avec attention, sans jamais oublier combien l’objet est délicat… Ou la laisser tomber… comme le monde qui m’entoure. J’essaierai d’y penser à l’avenir !
Sisyphe me donne la nausée certes, mais je m’en sens complice lorsque je contribue par mes actes à « l’accumulation et à la consommation démesurée », causes identifiées des maux dont souffre notre civilisation et la planète. Oserais-je lui proposer en alternative une société de la culture de la « rareté et de la transmission» ; non plus celle conservatoire de nos aïeux, mais plutôt celle d’une philosophie de vie librement consentie où chacun recevrait en héritage son équivalant de « Chine vert ». Symbole des beautés du monde, de sa fragilité, il recevrait mission de s’en imprégner, d’y rechercher le reflet de sa propre pensée, et de la préserver le temps de son passage sur terre, puis de la transmettre.
Ces objets, emblèmes d’une civilisation à inventer, représenteraient pour leur détenteur la fragilité de toute chose, leur unicité et notre liberté d’en user… l’intérêt de les regarder… leur message silencieux et… le choix qui nous est laissé de les transmettre non altérés.
Michel Wery |