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Un nouvel acteur politique : la Terre elle-même

Dans un court essai percutant, le sociologue Bruno Latour développe la réaction à chaud qu’il avait publiée au lendemain de l’élection de Donald Trump (*). Il voit dans l’évènement le sauve-qui-peut de masses qui ne croient plus à la mondialisation et se réfugient dans un passé idéalisé. Sans voir - ou plutôt en refusant de voir - la crise écologique qui change tous les repères.

L’humanité désorientée…

« Où atterrir ? » La question titre est devenue cruciale. Embarqués dans une course folle à la croissance mondialisée, nous découvrons qu’elle n’est pas soutenable et qu’il va falloir revenir sur Terre. Ceux qui en profitent le plus veulent poursuivre le voyage le plus loin et le plus longtemps possible, sans se soucier des dommages collatéraux qui, comme ceux infligés au climat, forcent de nouveaux flux de migrants à se mettre en marche (**). Mais la multitude des autres sent confusément qu’on les mène en bateau. Ils veulent retrouver la terre ferme – leur identité, leur sécurité, leurs certitudes, alors que le sol n’est plus assuré. Il se dérobe, car la crise écologique, dont le volet climatique n’est que le plus criant, va rendre la planète de moins en moins habitable. Elle rend déjà caduque l’espoir d’un accroissement du bien-être pour tous.

…quand la Terre se rebiffe

« Comment s’orienter en politique ? » Le sous-titre du livre rend compte de son objet : penser une nouvelle géographie politique et dresser une ébauche de carte. Une fois exposée l’impasse de la polarisation actuelle entre local et global, l’auteur tente d’expliquer pourquoi l’écologie n’a pas réussi à s’imposer dans le paysage politique. Son erreur, pense-t-il, a été de vouloir se situer sur l’axe qui servait et sert toujours de repère à la confrontation entre droite et gauche. Résultat : le mouvement écologiste, constamment ballotté entre les deux pôles, a fini par être laminé. Alors que, suggère-t-il, il fallait faire émerger un nouveau pôle. Ce nouvel attracteur, qu’il nomme faute de mieux « le Terrestre », consiste à donner toute sa place au nouvel acteur politique qui s’est imposé, la Terre, qui rue dans les brancards d’être ainsi malmenée et éreintée. La Terre, qui n’est plus la scène immuable sur laquelle l’homme pouvait tranquillement développer ses activités. C’est comme si, dit-il, le décor s’était mis à jouer dans la pièce.

Bruno Latour, qui n’est pas toujours facile à lire, a pris ici le parti de s’adresser à un large public. Fort heureusement, car ce qu’il a à dire nous concerne tous. Son style est imagé et les formules font mouche. Exemple : [Le retrait par les Etats-Unis de l’accord de Paris], « une déclaration de guerre qui permet d’occuper tous les autres pays, sinon avec des troupes, du moins avec le CO2 que l’Amérique se garde le droit d’émettre ». Dommage toutefois qu’il ne soit pas parvenu à s’affranchir complètement du jargon ni des références en usage dans son domaine de spécialité… C’est peut-être pour le prochain livre, qu’on ne peut qu’espérer, car après avoir répondu à la question « Où atterrir ? », il faudra bien répondre à celle-ci : « Comment s’organiser après l’atterrissage ? »

Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique ? La Découverte, octobre 2017, 160 pages, 12 €

(*) « Comment ne pas se tromper sur Trump ? » (Publié par Le Monde sous le titre « Entre globalisés et passéistes, le match reste nul »)

(**) Le nombre d’événements météorologiques extrêmes a augmenté de 46 % dans le monde depuis 2000, selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM). Plus d’un milliard de personnes pourraient migrer, d’ici à la fin du siècle, en raison du réchauffement climatique, selon un état des lieux publié le 31 octobre 2017 par la revue médicale britannique The Lancet.

Bruno Latour interviewé par Aude Lancelin (là-bas si j’y suis) :
« Le peuple a été froidement trahi »

Pour aller plus loin :

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