Viviane Thibaudier : « Nous sommes chacun uniques et encore à naître »

A l´occasion du cinquantenaire de la disparition du psychiatre suisse Carl Gustav Jung, ancien disciple et concurrent de Freud, nous avons interrogé Viviane Thibaudier, auteure de « 100% Jung » (Eyrolles) et ancienne présidente de la Société française de psychologie analytique.

Jean-Luc Martin-Lagardette.- Vous écrivez que Jung est peu connu en France où il est toujours banni de l’université ? Comment expliquez-vous cet ostracisme ?


Crédit photo : François Berton.

Viviane Thibaudier.- En France, on aime la pensée abstraite, ce que n’est pas la pensée de Jung. La sienne est complexe et s’intéresse davantage aux « phénomènes ».  La plupart de ses concepts proviennent de ses propres expériences avec l’inconscient.

En outre, Jung s’est tellement investi dans la quête de lui-même et son rapport à l’inconscient qu’à certains moments il fut proche de la folie et a suscité la défiance de ceux pour qui il n’y a que le rationnel qui est important. On ne l’a pas pris au sérieux. Or, son travail est très sérieux. C’était un psychiatre d’avant-garde pour ce qui est du traitement de la maladie mentale et il était très au fait de toutes les recherches menées à son époque.

– J’ai été frappé par l’importance donnée à la signification, au sens, dans sa pensée.

– La signification, c’est presque de l’interprétation. Chez Freud, par exemple, si vous rêvez que vous mettez une clé dans une serrure, cela va automatiquement signifier l’acte sexuel. On pourrait presque établir un dictionnaire de ces significations ! Pour Jung, c’est plutôt le sens qui est important, dans les deux acceptions du terme : ce qui a du sens et ce qui donne un sens, une direction. Ce qui sort de l’inconscient a davantage pour lui un sens qu’une signification : c’est un guide pour la personne qui se cherche. Si nous faisons vous et moi le même rêve, il aura peut-être une signification commune, mais le sens sera différent pour vous et pour moi dans nos vies respectives.

– Que recouvre le concept jungien d’individuation ?

– C’est le processus naturel de transformation intérieure. Devenir soi-même, un être unique et entier. C’est différent de l’individualisation : on s’individualise en choisissant un métier, en fondant une famille, etc. S’individuer c’est devenir ce que l’on est vraiment au fond de soi, hors pression sociale, des modes et des courants dans lesquels on s’insère. Nous sommes chacun uniques et encore à naître. On peut passer toute sa vie sans s’individuer, à côté de soi, sans développer sa propre créativité.

– Et cela peut aussi nous rendre malades ?

– Oui, car pour Jung, c’est précisément cela la névrose : une vie qui n’a pas trouvé son sens.

 

– Autre concept majeur de Jung, celui du Soi.

– C’est le centre profond de notre personnalité qui s’oppose au moi, la part à la fois la plus collective et la plus intime de notre être. Elle cherche à s’exprimer par nous et, si nous ne l’écoutons pas, elle le fait malgré nous et souvent de façon catastrophique. Il est donc capital de chercher à l’entendre.


Carl Gustav Jung.

– Mais comment ? Cela est-il possible hors une psychanalyse ?

– Bien sûr ! Les artistes, par exemple, ou les mystiques, sont en relation avec leur Soi. Je suis frappée de voir nombre d’artistes, qu’ils soient peintres, écrivains, cinéastes ou autre chose, parler de cette force en eux qui les propulse…

Mais tout le monde peut en accueillir des manifestations. Seulement, il faut être à l’écoute, par le rêve ou par une soudaine orientation nouvelle donnée à notre vie. Je vois de plus en plus de personnes quitter leur emploi ou leur situation pour faire tout autre chose. Un peu comme Paul sur le chemin de Damas.

Ce quelque chose qui demande à vivre à l’intérieur de soi, et qui nous pousse à le réaliser envers et contre tout, c’est typiquement une manifestation du Soi.

Quel est, selon vous, le principal obstacle à ce que la société favorise la réalisation des individus ?

– Le pouvoir et son corollaire : l’absence de sentiment, de prise de conscience réelle. Pour Jung, le sentiment, c’est la capacité à évaluer justement les situations. Quand on est dans le désir du pouvoir, c’est le moi qui dirige, on ne regarde que les choses qui nous arrangent, qui vont dans le sens de l’intérêt de notre égo. On ne voit plus les choses comme elles sont car on ne tient pas compte de l’autre côté, de l’inconscient d’où nait toute chose, c’est-à-dire du Soi. Or c’est cela qui importe : rentrer en soi au lieu d’écouter les prêcheurs autour de soi. La seule voix vraiment importante, c’est celle qui parle de l’intérieur. Je ne dis pas qu’il faut entendre des voix ! Avant, on appelait ça « ma conscience »  ou Dieu, « Dieu m’a dit que…, m’a envoyé tel ou tel message ». Chacun a sa façon d’exprimer cela, cette voix intérieure qui nous incite à aller dans telle ou telle direction. C’est très intime, très personnel.

Cela coule de source pour certains, mais, pour d’autres, c’est ce qui leur fait dire que Jung est irrationnel et non scientifique !

Le Livre rouge désormais accessible en français

Un inédit de Carl Gustav Jung, qui durant 15 ans retranscrivit ses visions, interprétations de son inconscient. Le Livre Rouge est sa « cathédrale intérieure » calligraphiée, enluminée et illustrée à la main par l’auteur. Il a créé l’événement dans le monde entier et fait la « Une » des plus grands journaux.

Pour sa publication en France par l´Iconoclaste, le musée Guimet à Paris expose du 7 septembre au 7 novembre le manuscrit original, mythique, entouré de documents préparatoires, de peintures, de sculptures et de mandalas…

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3 commentaires pour cet article

  1. La psychanalyse est une démarche qui cultive la division au sein de la conscience entre le censeur, l´analyseur, et les fragments de souvenirs, les expériences ou les sensations vécues. Aussi, le soi est une construction intellectuelle dénuée de toute réalité intrinsèque, il n´y a pas de soi, et la quête du soi est une totale fantaisie. C´est l´ego qui invente le soi pour sa propre continuité psychologique, afin de combler son inadéquacité à vivre sans conflit, c´est-à-dire sans conscience. Vivre sans conscience est la mort psychologique, la fin de l´individualité. Cela ne peut s´imaginer ni se concevoir, cela ne peut que se vivre, et l´ego ne peut en aucun cas approcher cela. Et si l´ego ne le peut pas, l´intellect et la psychanalyse ne le peuvent pas, en aucune manière que ce soit, car il s´agit de disciplines égotiques, crées pour et par l´ego, qui projette le soi, et donc le temps, au niveau psychologique, sous forme de durée ou de transcendence de la durée, comme le font également maintes disciplines faussement « méditatives », car méditation et imagination active sont deux choses très différentes.

  2. Mille fois d´accord : l´intime et le collectif (l´universel) se rejoignent.

    C´est une rélité mille fois vécue dans l´art : quelle oeuvre touche le plus de gens que l´intimiste « Petit Prince », par exemple (2ème lecture mondiale après la Bible, sauf erreur de ma part) ?

    Et cette réalité est pour moi porteuse d´une certitude : que les hommes quittent leurs « habits sociaux », les artifices qui leur masquent leur intimité sensible, leur coeur, leur humanité véritable et ils se retrouveront dans une universalité bien propice à la fraternité.

     

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