Vivre sans manger : quand le « miracle » devient profane

Dossier

Le Breton Henri Monfort aurait cessé de manger en 2002, le chimiste allemand Michael Werner en 2001. Ils n´ont rien inventé : « l´inédie », mot latin pour absence d´alimentation, a une longue histoire. Des saints catholiques, des sages hindous et soufis auraient vécu des années en se nourrissant de « lumière », ou de « prana ».


Nicolas de Flüe.

Quand, en l´an de grâce 1467, la nouvelle se répandit jusqu´en plaine que l´ermite Nicolas n´absorbait aucune nourriture corporelle, solide ou liquide, le gouvernement d´Obwald jugea bon de vérifier. Des hommes assermentés cernèrent sa cabane pour vérifier qu´il ne recevait pas d’aliments en cachette. Selon ce que rapporte quelques années plus tard le chanoine de Berne Henri Wölfli, ce fut en vain. « Après un mois d’une surveillance stricte et sévère, ils ne découvrirent absolument rien qui ressemblât à de l’hypocrisie ou à du charlatanisme religieux. » S´inclinant devant ce miracle – car ce qui se tramait là, « Dieu seul le sait » – on leva la surveillance. Avait-elle été imparfaite ? Nicolas de Fluë, loin d´être dévoué à Dieu et à la paix, cherchait-il la gloire en trompant ses contemporains, au mépris des pélerins qui venaient de toute la chrétienté ?

Près de 500 ans plus tard, en 1947, Nicolas de Fluë fut canonisé. Mais la plupart des biographies ont en commun une gêne à évoquer ce jeûne total de vingt ans, qui pourtant fit alors sa renommée. Prenez par exemple le Dictionnaire historique de la Suisse :  » Il vivait, disait-on, sans prendre de nourriture: cette nouvelle se répandit rapidement, attirant des curieux et alarmant les autorités.  » Pas de mise en doute directe : on ne va quand même pas s´en prendre à l´honnêteté du saint patron du pays.

Marthe Robin, une inédie de 52 ans

Pour ses biographes croyants, c´est évidemment la marque d´une grâce divine. Et ça ne les surprend guère, car les inédies n´ont rien d´inédit dans la tradition catholique. Catherine de Sienne, sainte patronne de l´Italie, jeûna pendant huit ans, dit-on, ne consommant qu´une hostie par semaine. Quand son confesseur lui ordonna de s´alimenter, elle obéit mais ne put que tout vomir dans « d´atroces souffrances ». Sa survie appartient donc à la sphère du miracle – que sa bulle de canonisation considère comme avéré. On pourrait citer bien d´autres cas, parmi lesquels ceux d´Elisabeth von Reute ou de Thérèse Neumann. L´un des plus documentés est celui de Marthe Robin, qui n´est pas encore sainte, mais dont l´inédie aurait duré 52 ans, entre 1928 et 1981. Clouée au lit par une encéphalite léthargique, elle ne pouvait rien absorber en raison d´une paralysie du pharynx, attestée par un rapport médical.

D´autres traditions spirituelles, comme le soufisme, connaissent aussi cette extrême abstinence. Dans un livre sur « Les pouvoirs mystérieux de la foi », Jean Guitton et Jean-Jacques Antier citent par exemple le cheikh Murshid, « qui affirme n’avoir mangé, durant quarante ans, qu’un raisin sec par jour. » Dans son « Grand livre du jeûne », Jean-Claude Noyé affirme qu´« aujourd’hui encore, il n’est pas impossible de rencontrer, dans tel ou tel cercle soufi, l’un ou l’autre renonçant qui s’abstient totalement de manger – et peut-être même de boire – pendant de plus ou moins longues périodes. »

Evidemment, tous ces cas sont impossibles selon nos connaissances médicales. Le corps a besoin de calories, de vitamines, de fibres, d´eau. Faut-il donc mettre en cause, par exemple, la parole des nombreux médecins qui se sont succédés au chevet de Marthe Robin, concluant à l´inexplicable ? Pour ces médecins catholiques, la contradiction se dénouait dans la foi, et l´humilité devant les mystères divins. Et le reste de la communauté scientifique s´abstient de s´attaquer à eux, au nom du pacte de non agression qui s´est progressivement installé entre science et foi chrétienne.

Vivre de lumière


Ellen Greve, dite Jasmuheen.

Mais comment considérer le miracle quand il s´étend à des profanes ? Ce qui est nouveau, depuis un peu moins de vingt ans, c´est que des milliers de personnes dans le monde (estimation forcément très vague) disent avoir cessé de s´alimenter dans une démarche qui ne s´inscrit pas dans une tradition religieuse, mais en suivant l´exemple de l´Australienne Ellen Greve (Jasmuheen). Cette femme élégante et controversée, plus connue sous le nom de Jasmuheen, donne sa recette dans un livre paru en 1996: « Living on Light » (Vivre de lumière). La méthode, qui lui aurait été transmise par une médium, est brusque, applicable en trois semaines, et apparemment efficace selon les témoignages disponibles. Elle a été suivie entre autres par Michael Werner, un Allemand vivant en Suisse, docteur en chimie et directeur d´un institut de recherches contre le cancer. Il aurait cessé de manger toute nourriture solide en 2001, mais boit un peu chaque jour. Son livre, « Leben durch Lichtnahrung », a été traduit en français par « Se nourrir de lumière ».

Les titres de ces deux livres sont explicites: selon eux nos cellules peuvent se nourrir directement de l´énergie de la lumière. Il suffit que le corps reçoive clairement le message; si des grévistes de la faim dépérissent, par exemple, c´est parce qu´ils n´ont pas fait appel à la lumière. Martin, un enseignant suisse à la retraite qui, ayant lu le livre de Michael Werner, a ressenti comme une évidence le besoin de suivre son exemple, raconte qu´il a senti la mutation se produire dans son corps dans la nuit du troisième au quatrième jour de jeûne absolu. La clé, dit-il, c´est d´avoir suffisamment confiance pour passer ce cap critique des trois jours sans manger et surtout sans boire, ce qui est l´extrême limite du possible selon nos connaissances médicales.

Bala cesse de s’alimenter par défi


Giri Bala.

La « lumière » est une notion plutôt vague. Le mouvement de Jasmuheen se nomme plutôt « respirianiste » (« breatharian »), laissant ainsi entendre que l´énergie nutritive se trouverait dans l´air inspiré. Mais faut-il vraiment situer cette énergie quelque part ? Dans la tradition hindoue, le « prana », énergie essentielle, ou cosmique, se situe au coeur de la réalité. La technique du Kriyâ Yoga, notamment, permettrait de libérer le corps du besoin de s’alimenter. Nombreux sont les yogis et maîtres spirituels qui auraient longuement cessé de s’alimenter, parmi lesquels Balayogi (1930-1985) ou Ramana Maharshi (1879-1950). Parmi les cas connus en Inde, on peut citer celui de Giri Bala, une paysanne qui, apparemment, ne cessa pas de manger dans une démarche spirituelle, mais par défi. Née en 1868, fiancée à l’âge de 9 ans et déjà placée dans la famille de son futur mari, elle ne supportait plus que sa belle-mère l’accuse de gloutonnerie. Dans son « Autobiographie d’un yogi », Paramahamsa Yogânanda raconte sa rencontre avec Giri Bala en 1950, alors qu’elle n’avait, selon ce qu´on en disait, rien mangé ou bu depuis 56 ans. Il lui demanda à quoi il servait qu’elle fût ainsi singularisée, elle répondit : « A prouver que l’être humain est esprit. »

Plusieurs recherches scientifiques ont été menées en Inde à ce sujet et ce qui en est rapporté pourrait donner à penser que le phénomène est prouvé – à moins de mettre en doute la sincérité ou la compétence des scientifiques impliqués. Prahlad Jani, qui à 83 ans affirme avoir survécu depuis l´âge de 8 ans sans manger, boire, ou se soulager, a accepté à deux reprises, en 2003 et en 2010, de se soumettre à une surveillance de 24 heures sur 24, sous l´oeil d´une caméra, dans un hôpital d´Ahmedabad. Selon ce qu´en rapporte l´AFP, les médecins ont été convaincus que Jani n´avait effectivement rien absorbé pendant deux semaines. « Nous ne pouvons exclure les hypothèses comme celle d´une source d´énergie autre que les calories », a déclaré le docteur Sudhir Shah, un neurologue jaïniste que d´autres médecins soupçonnent de parti pris religieux.

Une expérience scientifique


Michaël Werner.

Une expérience scientifique menée en Europe, en revanche, n´a pas convaincu les chercheurs. C´était en Suisse, où Michael Werner a été enfermé sous surveillance pendant dix jours, en 2004, ne pouvant que boire de l´eau ou du thé. Dans leurs conclusions rendues publiques quatre ans plus tard (pourquoi autant ?), les médecins relèvent qu´il a perdu 2,6 kilos, ce qui montre que son corps n´a fait que puiser dans ses réserves. Il ne saurait donc être question d´alimentation par la lumière. Michael Werner, lui, explique sa perte de poids par l´air sec dans la clinique. Jasmuheen, elle aussi, accepta d´être surveillée, pour une émission télévisée en Australie, mais l´expérience fut interrompue après quatre jours, à la demande du médecin superviseur, parce qu´elle avait perdu 6 kilos et montrait des signes inquiétants de déshydratation. Jasmuheen affirme que les résultats ont été falsifiés.

Nullement découragée, Jasmuheen parcout le monde en proposant des séminaires. J´ai pu assister à l´un d´eux pendant quelques heures, en novembre 2008, à Zurich. Le séminaire n´avait pas pour objet de montrer comment cesser de manger; il avait modestement pour titre : « Nouveaux mondes, nouveaux être humains, chemins vers la paix universelle. » Elle a parlé de de méditation, de prière, elle a prêché pour des changements dans nos mode de vie. Selon elle, l´inédie n´est qu´une réponse parmi d´autres aux maux de l´humanité moderne. Ses détracteurs insistent sur le coût de ses formations (le séminaire de deux jours à Zurich coûtait 380 francs suisses, environ 250 euros), ainsi que sur les dangers de sa méthode, responsable d´au moins trois morts (ce qu´elle conteste).

Imposture ? Peut-être. Mais peut-on, à partir d´un cas particulier, réduire tout le phénomène inédique à une imposture, quand on en mesure l´ampleur dans l´histoire ? A quand une étude approfondie et sans préjugés ?

* Alain Maillard est animateur de Médialogues sur la Radio suisse romande.

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