Tribune libre

Une instance indépendante de déontologie de l’information : une urgence démocratique !

Président de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France (APCP) de 2007 à 2015, Yves Agnès appelle les médias et ses confrères journalistes à un « sursaut déontologique » qui les mettrait « à l'unisson de leurs compatriotes ».

Par Yves Agnès *

Yves Agnès.

Lundi 4 décembre 2017, Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre et chef du mouvement La France insoumise, lance une pétition « pour la création d’un Conseil de déontologie du journalisme » sur la plateforme change.org. Il estime avoir été « piégé » lors de « L’Emission politique » du 30 novembre sur France 2 et dénonce une nouvelle fois des « manipulations politiques » de la part des médias. Jeudi 14 décembre cette pétition atteint son objectif initial de 150 000 signataires.

Peu importe que l’impétueux ténor de l’extrême gauche ait raison ou tort sur le cas particulier de cette émission. Ce qui est sûr, c’est que la société française a très peu confiance dans les journalistes et les médias, la profession la plus décriée après… les politiques, selon des sondages récurrents d’année en année. Depuis des lustres – et même à l’aube de l’organisation de cette profession à la fin du XIXème siècle – il est question que cette mosaïque professionnelle sans règles ni garde-fous se dote d’un organe d’autorégulation déontologique. Mais elle l’a toujours rejeté, y compris dans les périodes les plus favorables de l’histoire contemporaine, notamment à la Libération.

Un cas d’exception, lorsqu’on observe que la première instance déontologique indépendante en matière d’information a vu le jour en 1916 en Suède et qu’une centaine de « conseils de presse » (dénomination internationalement employée pour ces organismes) existent de par le monde, une vingtaine parmi les pays de l’Union européenne. Le Conseil de déontologie journalistique, créé en 2009 en Belgique francophone, a depuis démontré son efficacité et son utilité, et fait l’unanimité dans la profession et au-delà.

L’idée a fait son chemin

L’idée a pourtant été relancée en France avec vigueur – après les multiples sollicitations, à partir des années 1990, de représentants des pouvoirs publics et de la société civile restées lettre morte – avec la création en décembre 2006 d’une association dédiée, l’APCP (Association de préfiguration d’un conseil de presse en France). Celle-ci n’a cessé, jusqu’en 2015, de populariser, expliquer et défendre l’intérêt majeur d’une telle instance qui reçoit les plaintes du public, les examine et émet publiquement avis et recommandations. Elle a notamment sensibilisé gouvernants et élus, prêché la bonne parole dans les médias et les organisations professionnelles, portant la question de la déontologie journalistique aux Etats généraux de la presse écrite (2008), aux Assises annuelles du journalisme et de l’information, dans de nombreux colloques et séminaires.

L’idée a ainsi fortement progressé comme on a pu le constater en particulier au colloque organisé à la Sorbonne le 13 juin 2013 : consensus de la majorité des syndicats de journalistes sur l’idée d’une instance, approbation des principales formations de l’ensemble de l’échiquier politique, acquiescement d’un certain nombre de médias mais résistance, parfois vive, de syndicats d’éditeurs de la presse écrite, en particulier ceux des quotidiens et magazines. L’une de ces organisations patronales ira même, en octobre 2014, jusqu’à diffuser une note polémique intitulée « Contre la création d’un conseil de presse », argumentant par une série de contre-vérités flagrantes. Ces mensonges grossiers démontrant par eux-mêmes le mépris des auteurs pour la déontologie de l’information.

L’un des points récurrents de ces attaques est la supposée entrave qu’une instance de déontologie tripartite (éditeurs, journalistes, public) ferait peser sur la liberté d’expression et de communication. On se souvient d’un éditorial en 2008 du directeur de La Croix fustigeant à ce sujet une prétendue « police de la pensée »… Absurdité : la déontologie journalistique ne s’intéresse qu’aux faits, pas aux commentaires, elle s’interdit de porter un jugement sur la « ligne éditoriale » d’un média (qu’il soit de presse écrite, radio, télévision ou sur Internet). Journalistes et dirigeants de presse ne se privent pas, en revanche, de colporter à satiété les sentences d’un « politiquement correct » omniprésent, morale autoproclamée des élites bien-pensantes… Comment le public peut-il y trouver son compte ?

Malgré la mauvaise foi de certains et ces crispations peu dignes, dont on a du mal à saisir la raison profonde (les éditeurs applaudissant le plus souvent, hors de nos frontières, au travail effectué par les conseils de presse), malgré leur lobbying intense auprès des pouvoirs publics, les partisans du « laisser-faire, laisser-aller » n’ont pas eu totalement gain de cause. Mais ils ont empêché, au moins provisoirement, la création d’une instance de déontologie de l’information.

Le rapport remis au ministre de la culture et de la communication Aurélie Filippetti le 13 février 2014 par le magistrat Marie Sirinelli (« Autorégulation de l’information – Comment incarner la déontologie ») avait pourtant constaté que « la majorité des acteurs concernés paraissent favorables, ou à tout le moins non opposés, à la création d’une instance » et exploré différentes pistes. Il notait que l’ODI (Observatoire de la déontologie de l’information créé le 12 septembre 2012 à l’initiative de l’APCP) était apprécié de la quasi totalité des personnes et organisations auditionnées. L’ODI fonctionne toujours, a beaucoup élargi le nombre de ses membres, en particulier du côté des dirigeants de média, et prépare son cinquième rapport annuel.

Le successeur immédiat d’Aurélie Filippetti rue de Valois, Fleur Pellerin, a été plus loin pour encourager la création d’une instance indépendante de déontologie de l’information, affirmant pour la première fois le soutien d’un exécutif à la mise en place volontaire d’un conseil de presse, indiquant en octobre 2014 que « la dynamique créée [par l’ODI ] a vocation à s’amplifier et peut constituer le socle d’une véritable autorégulation de l’information à la française ». Elle était allée plus loin le 2 juin 2015 en évoquant la possibilité de lier l’obtention des aides publiques à la presse à l’adhésion des journaux « à un organisme collectif de vigilance en matière de déontologie ».

Dépasser les blocages

Plus de deux ans près, et bien que l’APCP se soit mise en sommeil à la mi 2015, l’initiative de Jean-Luc Mélenchon montre éloquemment que le sujet reste d’actualité et que les graines semées depuis plus de dix ans ne l’ont pas été en vain.

Au fait, qui a intérêt à ce que rien ne se passe ? Personne, bien évidemment. Les médias accusent un déficit de confiance de la part du public qui ne se résorbera pas sans un geste fort. Les journalistes sont décriés, vilipendés, contournés par les réseaux sociaux, retrouver une légitimité est pour eux capital. Le public, les citoyens, auraient enfin un interlocuteur à qui s’adresser lorsqu’une information erronée, biaisée, déformée, non équitable… vient à porter préjudice à une personne ou à un groupe. Cela fonctionne ailleurs, alors pourquoi se priver d’un tel instrument qui renforcerait la qualité du débat public et donc notre démocratie ?

Dans l’idéal, l’accord de la majorité des partenaires sociaux, avec le soutien de l’Etat, ouvrirait la voie à la création d’une instance, comme cela a été le cas en Belgique. Mais on a pu malheureusement mesurer que les organisations d’employeurs et de salariés du secteur sont tout simplement incapables, sur ce sujet qui a tout pour rassembler comme sur d’autres, de discuter sereinement entre personnes de bonne foi et de trouver un accord. On l’a constaté naguère lorsque sollicités par les plus hautes autorités de l’Etat pour adopter une charte déontologique de la profession (des textes existent, aucun n’est officiellement reconnu), ils se sont piteusement séparés, le 15 juin 2011, sans avoir entamé la discussion. Le paritarisme, de nos jours, sait faire la preuve de ses capacités autobloquantes !…

Si cette voie est obstruée par les arrière-pensées des uns et des autres, celle indiquée par l’ancienne ministre Fleur Pellerin est sans doute la seule, aujourd’hui, capable de faire surmonter l’obstacle : s’appuyer sur l’ODI (où les organisations professionnelles de bonne volonté côtoient la société civile) pour créer cette nécessaire instance. On ne part pas de rien : le projet mis au point par l’APCP et l’exemple du CDJ belge, pour ne citer qu’eux, seraient de bonnes bases de travail.

Il suffit de faire preuve de volonté, de courage. Médias et journalistes ont tout à gagner à un sursaut déontologique qui pourrait enfin les mettre à l’unisson de ce que souhaitent leurs compatriotes. Est-ce trop demander ?

Yves Agnès

> ODI : Pour une instance d’autorégulation indépendante et tripartite

 * Ancien rédacteur en chef au Monde, ancien directeur général du Centre de formation des journalistes professionnels (CFPJ) paritaire (1993-96), président de l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France (APCP) de 2007 à 2015.

yves.agnes[arobas]noos.fr

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1 commentaire pour cet article

  1. J’avais été appelé comme psychothérapeute par Jean-Luc Delarue en tant qu’expert en psychothérapie à l’émission « Ca se discute » diffusée le 19 septembre 2007 sur France 2.

    M’estimant avoir été maltraité et des phrases que j’avais prononcées ont été sciemment amputées pour me faire dire tout autre chose (!), j’ai porté l’affaire en justice devant le tribunal de Grande Instance de Paris ; Jean-Luc Delarue, sa société Réservoir Prod et France 2 ont été condamnés fin 2009 ; ils n’ont pas interjeté appel.

    C’est un jugement important en ce qu’il admet que l’application de l’article 1382 du Code Civil est possible en matière d’abus de la liberté d’expression lorsque la faute est sans rapport avec une infraction de presse. La requalification de l’action indemnitaire sur le fondement de la Loi de 1881 sur la liberté de la presse a été en effet été refusée par le tribunal.

    Au moins cela aura servi la jurisprudence ; voici l’analyse faite par un journaliste indépendant (de ce site Ouvertures), Jean-Luc Martin-Lagardette :  » Le jugement du 21 septembre 2009 (TGI Paris, 17e Chambre) qui a condamné le producteur/animateur Jean-Luc Delarue et France 2 après la plainte du psychothérapeute belge Labrique constitue une avancée juridique importante. Il permet à un plaignant qui a participé à une émission de télévision de faire condamner un animateur qui, au montage, a dénaturé ses propos. Et ce, sans passer par la loi sur la presse mais en alléguant une faute civile.

    M. Labrique a emporté une importante victoire concernant le nécessaire respect par les animateurs de télévision, lors du montage final, des propos tenus par les participants à leurs émissions. C’est une avancée qui peut favoriser à l’avenir une meilleure application de la déontologie journalistique « .
    (« Dialogue tronqué : la condamnation de Delarue et France2 peut faire jurisprudence » :
    http://www.ouvertures.net/portail/l_id.asp?doc_id=323) .

    – Analyse du CICNS : http://www.youtube.com/watch?v=MbGLiIxZnE8
    – Détails : http://www.retrouversonnord.be/CSD.htm

    A méditer :

    « L’industrie de la télévision n’aime pas voir la complexité du monde.
    Elle préfère les idées et les concepts simples : c’est blanc, c’est noir ; c’est bon, c’est mauvais. » Krzysztof Kieslowski

    « Les animateurs du petit écran semblent de plus en plus ignorer
    qu’il existe un devoir de courtoisie envers les personnes conviées.
    On peut ne pas servir la soupe sans pour autant renverser la soupière sur la tête de l’invité ».
    (« Mille et une pensées » de Philippe Bouvard)

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