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Sommes-nous tous des femmes savantes ?

Molière a fait rire bien des générations avec ses femmes savantes. Mais derrière la comédie, n’est-ce pas une tragédie qui se joue, affectant les hommes aussi bien que les femmes ? C’est la thèse de ce livre qui révèle l’étendue d’une névrose pétrie de connaissance et de sexualité, deux dimensions centrales de notre existence, plus proches l’une de l’autre que ce que l’on pourrait penser.

Nous sommes tous des femmes savantes, Lionel Naccache, Odile Jacob, 2019, 253 p.

Nous sommes tous des femmes savantesC’est en assistant à une représentation des Femmes savantes que Lionel Naccache, neurologue et chercheur en neurosciences, a eu le déclic. Au-delà de la satire sociale, il a vu se dérouler sous ses yeux la tragédie de dix personnages incapables de trouver un équilibre harmonieux entre sexualité et connaissance, les deux pôles qui régissent leur petit univers et résument leurs aspirations. Et de fil en aiguille, sa réflexion l’a conduit à appliquer sa grille d’analyse à notre monde moderne où l’accès à la connaissance et à la sexualité se sont banalisés : liberté sexuelle et accès illimité à l’information. Liberté dont les salons des XVIIe et XVIIIe siècles ont justement été les pépinières.

Sexualité et connaissance, une parenté cachée

Le rapprochement entre sexualité et connaissance peut paraître saugrenu, mais, comme le rappelle l’auteur, ne dit-on pas dans la Bible d’un homme et d’une femme qu’ils se connurent pour signifier qu’ils eurent une relation sexuelle ? Et en remontant plus loin, le récit biblique de la chute met en scène le rapport tragique d’un homme et d’une femme à la connaissance et à la sexualité. Pour l’auteur, le point commun entre sexualité et connaissance est la pénétration. Pénétration sexuelle d’un côté et pénétration de l’information dans notre intimité mentale de l’autre.

Frontispice de l’édition de 1682

Pénétrés par une information sensible, nous pouvons en être métamorphosés ! Mais la transformation sera plus ou moins grande selon que nous nous ouvrirons à l’altérité ou que nous nous caparaçonnerons dans notre identité ou nos certitudes. « Connaître et aimer exigent de savoir et surtout d’oser se mettre à nu, d’oser tomber la garde de notre carapace subjective. » Le drame moderne est de confondre commerce des corps et sexualité, information et connaissance, de multiplier les pénétrations sans se laisser féconder, d’exclure notre Je du jeu. Ce qu’Annick de Souzenelle affirmait déjà dans La Parole au cœur du corps : « La connaissance véritable est celle qui nait de nos transformations intérieures, et non celle dont on se saisit de l’extérieur. La connaissance véritable implique totalement le connaissant : en un mot elle est amour. »

Se laisser pénétrer, transformer

C’est un livre d’exploration qui se lit avec délectation. Nous croyions connaître les territoires explorés mais nous les découvrons avec un regard neuf. La pièce de Molière d’abord, transfigurée par une analyse « pénétrante ». Puis le monde d’aujourd’hui, aboutissement de plus de trois siècles d’émancipation, mais craquant de toutes parts. L’auteur nous ouvre les yeux et nous invite à nous laisser transformer sans peur de la nouveauté et à réintroduire la subjectivité dans nos vies trop superficielles.

Un maelstrom d’information

Pour prolonger le propos, risquons pour terminer une note plus personnelle. La proximité entre sexualité et connaissance tient aussi à ce que toutes deux sont des processus de transmission d’information, l’information portée par nos gènes dans un cas, celle qui s’élabore dans nos cerveaux dans l’autre. Mais dans aucun des cas l’information n’est transmise à l’identique. Elle fusionne avec d’autres. C’est clair dans le cas de la sexualité où les chromosomes se scindent pour former une nouvelle paire originale destinée à devenir autonome. C’est moins évident mais non moins réel en ce qui concerne notre cerveau qui, comme le rappelle l’auteur, « fictionnalise » en permanence les informations qu’il reçoit, c’est-à-dire les accommode à sa sauce pour leur donner sens. L’information a donc un rôle central. Elle est inscrite en nous. Elle pilote nos existences. Elle est au cœur de l’évolution. Mais qu’est-ce qui évolue ? Elle ou nous ?

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