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L’ego à l’assaut de la société. Comprendre pour réagir

Une société ne peut se constituer, se développer ou simplement se maintenir sans altruisme. Alors comment se fait-il que nos sociétés développées génèrent de plus en plus de personnalités égotiques et sachent si mal s’en défendre, jusqu’à leur réserver les meilleures places ?

Les dimensions de l’ego. Séduction, dominance, manipulation : la société à l’épreuve des narcissiques, Bruno Lemaitre, Quanto, 2019, 350 pages

Bruno Lemaitre est un chercheur reconnu en immunologie. Pourquoi s’intéresse-t-il à un domaine qui relève de la psychologie et des sciences sociales ? Il ne se dévoile pas, mais on devine, au vu de son précédent livre (*) et des exemples qu’il utilise, qu’il a dû être confronté à des personnalités narcissiques dans sa communauté scientifique et qu’il en a probablement souffert. Mais c’est sans doute aussi parce que, comme tout un chacun, il constate une montée du narcissisme dans nos sociétés développées et s’en inquiète. Et en bon chercheur, il cherche à comprendre le phénomène.

L’ego, inné ou acquis ?

Disons tout de suite qu’il ne s’intéresse pas aux narcissiques pathologiques, ni aux pervers narcissiques, mais simplement aux « gros egos », dont il met en lumière les traits de  « dominance » et les « stratégies conjugales brèves ». Ces traits sont particulièrement importants pour expliquer la composante génétique, héritable, du narcissisme, caractère dont l’apparition peut également être favorisée  ̶  ou réfrénée  ̶  par l’environnement familial et social.

L’analyse, qui relève de la psychologie évolutionniste, est intéressante et peut se résumer ainsi : la dominance accroit la visibilité et augmente le pouvoir de séduction, assurant le succès de « stratégies conjugales brèves » et la multiplication des descendants. Ayant plus d’enfants que des individus ayant une plus grande stabilité conjugale, leurs traits se répandent dans la société. Si les narcissiques n’ont pas atteint une domination totale, c’est que cette stratégie a un revers. Leur manque d’investissement paternel (il s’agit essentiellement d’hommes), ne joue pas en faveur des enfants. C’est aussi que les sociétés finissent par réagir à trop d’ego.

On pourra objecter à l’auteur que si la multiplication des aventures amoureuses a pu se traduire dans le passé par des ribambelles d’enfants, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut donc trouver d’autres explications au regain d’ego de notre époque. Les hypothèses, répertoriées dans le livre, ne manquent pas : évolution de l’éducation des enfants, instabilité familiale accrue, mise en valeur des people par les médias, renforcement des tendances narcissiques par les réseaux sociaux, par l’offre de consommation d’objets valorisants, baisse de la socialisation…

L’œuf ou la poule ?

C’est un livre riche qui aidera à repérer les personnalités narcissiques aussi bien dans la sphère médiatique que dans notre entourage. Il fournit également une grille de lecture originale sur des questions de société aussi diverses que la progression de l’obésité, le rôle des religions, l’intégration des migrants… Mais la science sur lequel il s’appuie reste fragile et ses conclusions mal assurées. Sont-ce les situations de pouvoir qui développent l’ego, ou les traits de caractère qui lui sont souvent associés qui favorisent l’accès au pouvoir ? Les études réalisées peinent à répondre à cette question ainsi qu’à d’autres soulevées dans le livre, qui s’apparentent au paradoxe de l’œuf et de la poule.

Conscient que les narcissiques sont incapables de percevoir leur problème et donc de changer, l’auteur passe en revue les solutions souvent avancées pour créer un environnement qui ne fasse pas le lit du narcissisme. Il relève en particulier le rôle bénéfique des religions et dénonce comme contre-productif  l’essor d’une culture laïque étroite, hostile aux religions et à la dimension spirituelle. Il plaide au contraire pour une grande diversité dans ce domaine. Mais il conseille aussi de se protéger en citant deux psychologues américains (**) : « Évitez si possible le contact avec les narcissiques (…) Gardez vos sens en alerte : si quelqu’un a l’air charismatique, charmant ou sûr de lui, prenez un peu de temps avant de vous lancer dans une relation avec lui. »

 

* An Essay on Science and Narcissism: How do high-ego personalities drive research in life sciences? First (2016)

** J.M. Twenge et W.K. Campbell. The narcissic epidemic : Living in the age of entitlement (2009)

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