Le débat public a fait évoluer l´opinion

Nicolas Sarkozy et la plupart des candidats à l’élection présidentielle de 2007 promettaient d’instituer un service civique obligatoire, soutenus par une opinion publique encore sous le choc des émeutes de 2005 dans les banlieues. Mais quand Luc Ferry remet son rapport fin 2008, préconisant un service sur volontariat ne touchant plus que 60 000 jeunes chaque année, personne ne bouge, pas même le président ! L’opinion a évolué, certes sous l’effet de la crise (un service obligatoire aurait coûté au moins 3 milliards d’euros), mais aussi au fil du débat relayé par les médias.


Luc Ferry présentant son rapport
en septembre 2008. 
Crédit : elysee.fr

Luc Ferry, ancien ministre de l´éducation nationale et président délégué du Conseil d´analyse de la société (CAS) a finalement tranché en faveur d´un service civique sur volontariat (voir encadré). Dernier rebondissement d´un débat qui a connu beaucoup de revirements ? Ou point final ? Seul l´avenir le dira (*). Mais plusieurs éléments indiquent que le débat est clos. Au terme de trois ans, période suffisamment longue pour permettre aux différents points de vue de se confronter, une grande partie de l´opinion semble s´être rangée aux arguments des réalistes. Et puis Luc Ferry ne ferme pas totalement la porte à l´idée que le service civique devienne un jour obligatoire si son succès est tel qu´il finisse par toucher l´ensemble d´une classe d´âge.

Le rapport Ferry

Le 10 septembre 2008, Luc Ferry remet à Nicolas Sarkozy son rapport Pour un service civique établi avec le Conseil d´analyse de la société (Editions Odile Jacob). Il s’écarte des promesses de campagne du président en préconisant « la mise en place d’un service volontaire progressivement accessible à 60 000 jeunes par an ». Sa durée serait de 6 mois. Son coût, qui s’élèverait à terme à 385 millions d’Euros, pourrait être en partie financé par des fonds privés.
Pour justifier l´abandon de l´idée d´un service obligatoire, Luc Ferry s´appuie sur un argument de nature philosophique : « On ne peut pas faire appel à la générosité de quelqu´un que l´on oblige à faire quelque chose. Cette contradiction est insurmontable ».
Il est rejoint en cela par les associations susceptibles d´accueillir des jeunes qui n´ont jamais fait preuve d´un grand enthousiasme à l´idée de devoir accueillir et gérer des cohortes de jeunes peu motivés.

La question était restée latente depuis la suppression en 1997 du service militaire : comment rétablir les fonctions d´intégration républicaine, de brassage social et d´émancipation qu´il assurait tant bien que mal ? L´idée d´un service civique obligatoire était dans l´air depuis longtemps, mais n´a émergé avec vigueur qu´à l´automne 2005, à la suite des émeutes dans les banlieues. L´hebdomadaire La Vie s´en est fait le porte-parole, avec le succès que l´on sait.

L´appel de La Vie

Le 17 novembre 2005, en pleine crise des banlieues, l´hebdomadaire La Vie publie un appel à la création d´un service civique obligatoire. C´est une véritable lame de fond, puisqu´en quelques mois, il est signé par 443 parlementaires de droite comme de gauche et que la plupart des candidats à l´élection présidentielle l´inscrivent à leur programme.
« Les signataires de cet appel déclarent qu´il est urgent que soit créé un service civique obligatoire fondé sur la mise en œuvre de l´idée de fraternité et de solidarité. Un service citoyen par lequel chacun d´entre nous, en contrepartie des droits que lui garantit la République, acceptera comme l´un de ses devoirs de participer au bien commun en donnant de son temps. »

La problématique est alors prise à bras le corps par le CAS qui demande à l´amiral Béreau de faire le tour de la question pour éclairer la campagne électorale qui approche. Celui-ci publie son rapport en septembre 2006. Sans nier l´intérêt d´un service obligatoire, il met en garde contre les difficultés et le coût du projet.
Alors que les candidats à l´élection présidentielle prennent position pour un service obligatoire  (seuls les Verts et le FN se limitent au volontariat), le débat continue dans les associations, les partis et les syndicats étudiants. Les arguments échangés alors sont assez bien reflétés par le débat organisé au début de 2007 sur hyperdebat.net, en partenariat avec des collectifs d´associations.

Contre : «Si on ne naît pas citoyen, on peut encore moins ordonner à quelqu’un de le devenir»

C´est sans doute l´argument le plus fort asséné par les défenseurs du libre choix, dont le philosophe Luc Ferry qui souligne la contradiction inhérente au projet : « On ne peut pas faire appel à la générosité de quelqu´un que l´on oblige à faire quelque chose ».
Les internautes pointent également d´autres contradictions ou obstacles :

  • Le projet vise essentiellement à restaurer la paix dans les cités, mais il est illusoire de penser que les “sauvageons” répondront à l´appel.
  • Pourquoi seulement les jeunes ?
  • Concurrence avec l´emploi salarié et le bénévolat
  • Coût trop élevé
  • Projet à risques et difficile à mettre en œuvre : énorme, complexe pour l´Etat et les associations ; coupure difficile à gérer par les jeunes (perte d’emploi, perte d’une année universitaire) ; comment gérer les réfractaires, éviter les tricheries ?

Pour : “La citoyenneté n’est pas une matière à option”

C´est l´argument de ceux qui ont relancé l´idée d´un service obligatoire, dont Max Armanet, rédacteur en chef du magazine La Vie au moment de l´appel, qui rappelle que : « De même que l’instruction obligatoire a permis de réduire le coût de l’ignorance, c’est le prix à payer pour réduire le coût de l’incivisme ». Et le candidat Sarkozy ajoute : « Il n’y a pas de République sans obligations de chacun envers tous. »
D´autres soulignent que sans obligation, on n´atteindra pas l´universalité recherchée.
Il n’attirera qu’une petite frange de la population, et ceux qui en ont le moins besoin. Sans obligation, il n’y aura pas d’engagement de l’Etat.

Sortir du dilemme obligatoire / facultatif

Beaucoup de partisans d´un service obligatoire reconnaissent qu´il serait très risqué de le mettre en place sans expérimentation et sont prêts à accepter une phase de transition basée sur le volontariat.
D´autres proposent des aménagements : une durée minimum obligatoire de 2 à 3 mois, que chaque jeune pourrait prolonger s’il le souhaite ; la prolongation de l’obligation scolaire jusqu’à 18 ans en y intégrant le service civique.
D´autres enfin préconisent d´en rester au volontariat mais de l´assortir d´un système de bonus malus fortement incitatif.

Relancer l´idée de civisme autrement

Quelques voix enfin tentent de recentrer le débat en se demandant s´il n´y a pas d´autres moyens que cette « mesure miracle » pour atteindre les objectifs recherchés :

  • Faire jouer pleinement à l´école son rôle d´éducation au civisme
  • Lancer une politique de la jeunesse pragmatique et ambitieuse
  • Lutter contre le chômage des jeunes : « Le travail reste encore le meilleur moyen de s’intégrer dans la société et de sortir de son milieu d’origine ».

Les leçons d´un débat

Le service civique obligatoire était une solution, sans doute pas la solution pour accroître le civisme.
Certains pourront être déçus qu´un projet ambitieux et porteur d´espoir ait accouché de si peu, ne faisant que relancer le service civique volontaire dont plusieurs formes étaient déjà proposées aux jeunes. Mais, finalement, la démocratie n´y aura-t-elle pas trouvé son compte ? Combien de lois en effet sont-elles adoptées dans la précipitation et sous l´empire de l´émotion de l´opinion ? Une certaine éthique du débat a été respectée, tant par ses organisateurs que par ses participants.

(*) Martin Hirsch a confirmé, le 4 février 2009, la mise en place d’un service civique sur la base du volontariat. Le nouveau haut commissaire à la Jeunesse a défini deux objectifs :
– répondre au désir d’engagement de la jeunesse et aux besoins exprimés par la société ;
– décloisonner et permettre que le passage par le service civique soit reconnu et valorisé.
Martin Hirsch a précisé qu’une mission de préfiguration du futur service civique sera mise en place.
Selon un sondage de juin 2008, plus de 260 000 jeunes seraient prêts chaque année à accomplir un service civique de 6 mois. (Source : site du premier ministre)

 

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