Epistémologie

Au nom de Nietzsche et sur la vérité : Bouveresse contre Foucault

Jacques Bouveresse reproche à Michel Foucault d'avoir mal interprété Nietzsche et d'avoir tiré de ses recherches sur l’histoire de la vérité des conclusions abusives concernant la vérité elle-même. Et si, au contraire, c’était Bouveresse qui était passé à côté de Foucault ?

couv_3041Dans cet essai, le philosophe Jacques Bouveresse tente de démontrer que Michel Foucault a tiré abusivement de ses recherches sur les lois et les conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance, sur l’histoire de la vérité en quelque sorte, des conclusions concernant la vérité elle-même.

Au nom d’un « rationalisme satirique » qu’il partage avec Nietzsche, Bouveresse met en doute l’idée reçue que Foucault a réussi à changer notre pensée sur « la vérité, l’objectivité, la connaissance et la science ».

Selon lui, Foucault aurait constamment confondu « ce qui est vrai » et « ce qui est cru ou tenu pour vrai », tandis que le philosophe allemand, dont Foucault par ailleurs se revendique, a « insisté » avec beaucoup de « fermeté sur la différence radicale » existant entre les deux.

« Ambigüités »

nietzsche

Friedrich Nietzsche.

Convoquant, outre Nietzsche, nombre de confrères (Defert, Detienne, Frege, Kuhn, Pinto, Rorty, Vuillemin, Williams…), l’auteur de cet essai déplore ce qu’il appelle « les ambigüités » et les analyses insuffisamment « sérieuses » de Foucault. Il lui reproche d’avoir évité complètement le terrain de « l’épistémologie critique », en se contentant de celui de « l’épistémologie historique », d’avoir été plus « rhéteur » que « philosophe de la connaissance » et que « logicien ». En cela, Foucault serait passé non seulement à côté de Nietzsche, mais aussi de la nature de la « vérité » en ne s’intéressant qu’à ses formes, à l’histoire ou aux conditions d’émergence ou de « production ».

Bouveresse

Jacques Bouveresse.

Et si c’était le contraire ? Si c’était Bouveresse qui était passé à côté de Foucault ?

Car au fond, ce qu’on éprouve à la lecture de son livre, c’est qu’il tente de sauver l’idée (ou une certaine idée) de « l’objectivité » mise à mal par l’approche foucaldienne. N’est-on pas encore dans ce « vieux combat de la croyance et du savoir », qu’évoquait déjà Nietzsche ? Bouveresse voudrait ainsi défendre l’existence d’une réalité indépendante de nous et nous précédant, bref, le réalisme classique, même si le sien est plus nuancé que l’ancien.

Le jeu entre le sujet et la vérité

foucault

Michel Foucault.

À notre avis, en effet, Foucault n’est ni ambigu ni léger. Son positionnement par rapport à la vérité est clair et pleinement assumé. Ce qui l’intéresse, l’objet de sa quête, est l’aspect « politique » du concept de « vérité » et des conditions de son énonciation. Comme beaucoup d’autres, il part de l’hypothèse que chacun sait bien ce qu’est le vrai sans pour autant être en mesure de le définir. Dans Le Courage de la vérité (Seuil/Gallimard, 2009), explicitant son intérêt pour la parrêsia (le dire vrai, le franc-parler), il écrit que ce qui l’intéresse, c’est le thème des « relation de pouvoir et de leur rôle dans le jeu entre le sujet et la vérité », c’est « la possibilité de poser la question du sujet et de la vérité de ce qu’on peut appeler le gouvernement de soi-même et des autres ».

Cela ne semble ni une facilité, ni une fuite devant la difficulté de traiter la question de la vérité en soi, mais bien la conséquence logique du constat que, à tout discours sur ce concept, il est épistémologiquement et moralement nécessaire de lui adjoindre le « sujet » qui l’évoque ou le produit. « La science, la connaissance objective, soutient Foucault, n’est qu’un des cas possibles de toutes ces formes par lesquelles on peut manifester le vrai ».

« Retour du religieux » ?

Et Jacques Bouveresse de commenter ironiquement : « Ce qui fait qu’après tout la divination, la prophétie ou la révélation peuvent aujourd’hui comme hier, aussi bien que la démonstration mathématique ou la preuve expérimentale, constituer des formes légitimes ou en tout cas autorisées de ce qu’on pourrait appeler le dire-vrai qualifié ». Et il ajoute en note : « Je ne trouve pas choquant que l’on puisse écrire, comme le fait Mandoso à propos de Foucault : « On peut même voir en lui un penseur du « retour du religieux », parfaitement en phase, une fois de plus, avec la sensibilité du temps » ».

On retrouve ici la confusion, qui est fréquemment faite par les tenants de la « vérité objective », entre la question de la « légitimité » de ces formes de la connaissance et celle de leur « valeur ». Si la poésie, par exemple, peut être vue comme une forme d’approche du vrai, elle n’est bien évidemment pas interchangeable avec la science physique, chacune ayant son domaine d’application et son intérêt propre…

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3 commentaires pour cet article

  1. J’ai trouvé le livre de Bouveresse stimulant et n’en ai pas fait la même lecture que vous. Je ne crois pas du tout qu’il confonde la légitimité et la valeur de la connaissance. La distinction entre la vérité et le croire savoir qu’il emprunte à Nietzsche est bien la distinction au sein de la connaissance de la préoccupation de la vérité (valeur) et des régimes du savoir (légitimité). Bouveresse reconnaît tout à fait à Foucault d’avoir été un grand historien des régimes du savoir et lui rend à ce titre un hommage appuyé et sans ambiguïté dans l’introduction. Il pointe aussi avec précision comment la préoccupation féconde de Foucault de faire l’archéologie des régimes de savoir le pousse finalement à sembler refuser la notion traditionnelle de vérité et à faire du coup des hypothèses hasardeuses qui fragilise son propre discours : apparition inexpliquée du critère du vrai et du faux dans l’histoire de la connaissance, appartenance du discours de Foucault lui-même au régime académique des sciences sociales. Je trouve le qualificatif de rhéteur en conclusion excessivement dur. Mais Bouveresse l’emploie sans doute pour secouer le régime un peu trop monarchique de l’héritage de Foucault et rétablir le débat autour de son œuvre. Il semble même regretter ce qu’aurait pu être cette œuvre si Foucault avait vécu plus longtemps et s’il avait pris le temps de s’intéresser un peu plus à la logique.

  2. @jbernon : Vous écrivez que Foucault semble « refuser la notion traditionnelle de vérité ». Après la révolution épistémologique apportée notamment par la physique quantique et les réflexions d’un Feyerabend ou d’un Gödel sur les limites du savoir objectif, il est à mon avis justifié de le faire. Si donc la vérité ni le savoir ne peuvent plus être absolus, l’enjeu majeur se déplace de la logique et de l’enquête empirique (« inquisitoriale ») vers les conditions de fabrication des savoirs, ce qu’il appelle le «régime de la vérité » (sans bien sûr mépriser ni abandonner l’expérience et ses enseignements).
    De ce fait, la question de la vérité devient de plus en plus celle de la connaissance de l’homme (« Qu’est-ce qu’être un homme vrai ? » comme y réfléchissaient les philosophes grecs affectionnés par Foucault) et non plus prioritairement la question des lois de la matière ou de l’Univers.
    Je comprends que cela puisse heurter certains esprits « rationalistes » ou idéologiquement matérialistes et que M. Bouveresse en ait été chagriné. Mais, à mon avis, cela n’en fait pas pour autant de Foucault un « rhéteur ». Il me semble au contraire être un vrai « philosophe de la connaissance » dont notre société déshumanisée et déspiritualisée a bien besoin d’entendre les pensées.

  3. Bonjour,
    J’ai pas de commentaires à faire.Juste pour vous dire tous mes encouragements pour la publication de vos articles car j’ai découvert votre journal ce jour même par un ami vivant à paris (moi je suis a Ouagadougou) quand je lui ai envoyé un article sur le franc CFA et c’est là qu’il ma envoyé un lien qui concerne le CFA que vous avez publié en 2009.
    Bon courage et merci encore

Répondre à Jean-Luc Martin-Lagardette Annuler la réponse.

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