Prévention santé : les députés auditionnent deux journalistes de Prescrire

Le scandale du Mediator a mis sur le devant de la scène la revue Prescrire qui, grâce à son indépendante vis-à-vis des labos, a su tenir un discours de vérité aujourd’hui mieux reconnu. Ouvertures présente des extraits des auditions de ses journalistes, à la mi-novembre 2011, sur « la prévention sanitaire », dans le cadre de la Mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale à l’Assemblée nationale.


Philippe Schilliger, rédacteur de Prescrire,
lors de l´audition.

Pour Philippe Schilliger, rédacteur de la revue Prescrire (36 000 abonnés), « avec l’affaire du Mediator, en 2011, il semble bien que la société, dans son ensemble, ait pris conscience que les médicaments n’avaient pas que des effets positifs, et qu’il valait mieux s’intéresser à leur balance bénéfice-risque avant de décider de leur utilisation. Malheureusement, cette prise de conscience ne se vérifie pas dans le domaine de la prévention.

Jean Mallot, co-président de la séance, s’interroge sur la façon dont « on peut informer et communiquer sur tous ces sujets afin d’éviter les messages erronés et les malentendus ? Qui communique et, éventuellement, qui fait de la publicité ? »

Pour Philippe Schilliger, ce n’est ni à une agence spécialisée ni à d’autres acteurs [autre que la puissance publique] de prendre en charge une décision de santé publique : « Prenez l’exemple de la prévention des cancers du col utérin, qui repose sur un examen régulier – par frottis – destiné à dépister des lésions, si possible avant qu’elles ne donnent lieu à un cancer. Des vaccins ont été développés contre le papillomavirus à l’origine de ces lésions. Or la communication sur ces vaccins a surtout été le fait des firmes qui les fabriquent ».

Pour le journaliste, le système n’est pas suffisamment performant pour éviter les dérives : « S’agissant du médicament, c’est une évidence. [Or, il faut] veiller à ne pas mélanger l’intérêt général et les intérêts privés, quels qu’ils soient – notamment l’intérêt des firmes ou de certains professionnels de santé ».


Pierre Chirac (Prescrire).

Pierre Chirac, également rédacteur de la revue Prescrire, ajoute : « Dans le domaine du vaccin, les risques de conflits d’intérêts sont encore plus importants que dans le domaine du médicament : d’une part, il y a très peu de producteurs – dont un seul producteur français d’importance, auquel les experts sont probablement tous liés – ; d’autre part, jusqu’à une période récente, l’évaluation des vaccins était particulièrement indigente. Aujourd’hui, les essais cliniques sont de meilleure qualité, cette évaluation doit être encore renforcée avant et après la mise sur le marché des vaccins, et il convient de procéder de manière attentive au recueil des effets indésirables. C’est pourquoi, il est nécessaire d’être particulièrement vigilants.

« [Concernant] la campagne sur le vaccin contre le papillomavirus humain, à l’occasion de laquelle une firme s’adressait aux mères en leur demandant : « Aimez-vous votre fille ? », nous comprenons très bien l’efficacité commerciale d’un tel message culpabilisateur. Mais celui-ci est totalement inacceptable. Dans un message de santé publique, selon Prescrire, il convient d’avoir un discours de vérité, de présenter les avantages et les inconvénients d’une action, afin de permettre des échanges éclairés entre les soignants, les patients et les usagers du système de santé ».

« Il vaudrait mieux limiter la possibilité pour les firmes de communiquer des informations sur la santé » 

Le coprésident Jean Mallot interroge : « Cet exemple n’est pas isolé. Comment a-t-on pu autoriser ce genre de messages ? Sur quels arguments s’est-on fondé ? Les modifications législatives en préparation sont-elles de nature à éviter qu’ils ne perdurent ? »

Pierre Chirac : « La position de Prescrire est de ne pas autoriser les firmes à faire de la publicité auprès du grand public. (…) La Commission européenne a proposé une nouvelle version de sa directive sur la possibilité, pour les firmes pharmaceutiques, de communiquer auprès du grand public sur des médicaments de prescription. (…) Le nouveau texte devrait permettre aux firmes, sinon de communiquer directement, du moins de mettre à la disposition du grand public, par l’intermédiaire de professionnels de santé, médecins ou pharmaciens, des informations sur les médicaments de prescription.

« Cela nous inquiète beaucoup parce que l’expérience prouve que les médecins et les pharmaciens ne se préoccupent pas toujours des informations qu’ils mettent à la disposition du public. Plutôt que de l’élargir, il vaudrait mieux limiter la possibilité pour les firmes de communiquer des informations sur la santé ou sur les produits de santé.

« Les députés français ont tenté de faire en sorte que les messages utilisés par les firmes soient les plus proches possibles de ceux des experts en matière de santé publique. Seulement, il ne suffit pas d’imposer certaines mentions minimales obligatoires sur le support du message publicitaire, écrit ou audiovisuel : ce qu’il faut contrôler, c’est le fond du message – le message subliminal. Or on ne le fait jamais. »

La conférence de consensus, une « méthode parfaite »

Pour permettre aux autorités de mettre le plus de chances de leur côté et restreindre la pression des intérêts industriels, Philippe Schilliger évoque la « conférence de consensus » : « C’est une méthode parfaite pour établir le consensus du moment, en toute transparence, en pondérant les arguments et en prenant en compte les différents intérêts. Dans une telle configuration, un jury fait une proposition qui n’entraîne pas forcément une action, mais il prend une position argumentée à partir des données qui lui sont présentées. C’est une des voies possibles pour mettre au point des stratégies et des plans de prévention et de santé publique à la fois raisonnables, évaluables, et peut-être réalisables. Et si tous les acteurs sont impliqués, peut-être pourra-t-on disposer d’une évaluation du bénéfice-risque et d’une évaluation des coûts étayées, permettant de maîtriser le processus ».

 

« Un passage d’anthologie » dans un rapport de la Cour des comptes

Au cours de l’audition, la députée Catherine Lemorton fait cette remarque : « Le rapport de la Cour des comptes sur la prévention sanitaire comporte un passage d’anthologie où il est relevé qu’en matière d’obésité, la « maladie du XXIe siècle », l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé [Inpes] fait remarquer que l’interdiction de la publicité pour les produits trop sucrés, trop salés ou trop gras dans les créneaux horaires des programmes audiovisuels destinés aux enfants a bien fait diminuer la prévalence de l’obésité dans les tranches d’âge concernées, malgré les déclarations contraires de l’Association nationale des industries alimentaires [Ania] et l’avis du Conseil supérieur de l’audiovisuel [CSA] [qui considère que] « si la suppression de la publicité alimentaire dans les programmes pour enfants est loin d´être un instrument efficace dans le combat contre l´obésité, ses conséquences économiques seraient en revanche certaines sur notre secteur audiovisuel structurellement sous-financé » !


Cliquer sur l´image pour télécharger le rapport de la Cour des comptes (extrait : p.119).

> Voir aussi : Questions autour des dépistages du cancer du sein et de la prostate.

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