L’étrange procès fait à Christophe Delaval, agriculteur de la Marne, condamné médiatiquement avant son jugement

Christophe Delaval, au moment du procès d’avril 2017. Photo : JL ML.

Le 5 avril 2017, la procureure de Châlons-en-Champagne (Marne) a requis quatre ans de prison contre Christophe Delaval, exploitant agricole, qualifié d’« escroc ». Les griefs évoqués contre lui vont de l’abus de biens sociaux au blanchiment d’argent en passant par le travail dissimulé. Or, l’accusation, relayée et appuyée sans aucune distance par la presse locale (l’Union), n’a présenté qu’une partie superficielle du dossier, passant sous silence nombre des faits qui éclairent l’affaire d’un tout autre jour.

Dans son édition du 7 avril 2017, le journal l’Union écrit : « Un homme de 57 ans était jugé hier [en réalité avant-hier] pour escroqueries et blanchiment. Il aurait créé de multiples sociétés par lesquelles ont transité quelque 6 millions d’euros ». Et, sans attendre le jugement qui doit intervenir le 7 juin prochain, il condamne déjà le prévenu (dont le nom est tu mais que tous les habitants de la région ont facilement reconnu, d’autant plus qu’un article le nommant a été publié précédemment sur cette affaire) en titrant : « L’agriculteur fraudeur cultivait surtout le blé ».

Alors que le verdict ne sera donné qu’en juin 2017, l’Union a déjà condamné l’agriculteur.

Déjà, le 10 juillet 2012, un article du même journal faisait état de l’incarcération de M. Delaval (en citant son nom) sans préciser qu’il s’agissait d’une peine de prison préventive, c’est-à-dire avant que les faits qui lui étaient reprochés fussent jugés.

Mais, dans l’esprit du journaliste, il est clair que l’agriculteur de Saint-Germain-la-Ville, à quelques kilomètres de Châlons, est coupable.

Présomption d’innocence bafouée

Faisant fi de la déontologie journalistique, qui impose l’impartialité et la présentation équitable des thèses contradictoires, et bafouant la présomption d’innocence, l’article titrait, dans cette édition de 2012 : « Écroué pour une série de malversations, l’agriculteur cultivait la fraude et récolte la prison [préventive] ». En outre, le texte est parsemé non de faits avérés mais de suppositions, puisque l’enquête destinée à en établir l’éventuelle réalité devait durer jusqu’au procès d’avril 2017 et en juin de la même année pour le délibéré, soit cinq ans plus tard.

M. Delaval, son épouse, ses enfants et ses parents sont bien connus des habitants de Saint-Germain-la-Ville où ils demeurent depuis plusieurs générations, et de la région.

Après la parution du premier article en 2012, tout le monde tombe des nues : l’intéressé lui-même en premier lieu, mais aussi ses parents, ses amis, ses voisins, dont beaucoup se détournent alors de lui.

La famille elle-même est divisée. Son épouse demande le divorce. Ses parents ont vu leurs sociétés mises en liquidation. L’administrateur ayant arrêté le remboursement de leurs emprunts, les banques les ont assignés en tant que cautions. On peut imaginer les tensions qu’une telle situation a pu engendrer…

Un « escroc »

Personne ne pouvait soupçonner que l’homme de 51 ans (en 2012), qui aide sa famille propriétaire de plusieurs fermes et sociétés commerciales (immobilier, matériel agricole, énergie renouvelable), est en fait, aux yeux des gendarmes et de l’institution judiciaire, un « escroc ». M. Delaval a beau se défendre, tenter de s’expliquer, on lui réplique systématiquement : « Si c’est écrit dans le journal, c’est que c’est vrai ! Ils ne peuvent pas inventer, quand même ! Il n’y a pas de fumée sans feu », etc.

En fait, pour bien comprendre l’histoire, il faut remonter à il y a une quinzaine d’années, lorsque Christophe Delaval connaît ses premiers ennuis avec la Mutualité sociale agricole, la MSA, sécurité sociale des agriculteurs.

En 2008, la ferme dite des Ajaux subit une procédure de redressement judiciaire (cassé par la suite en appel), suite à une dette d’environ 62 k€ envers la MSA, avant que la faillite personnelle de M. Delaval soit prononcée, assortie d’une première interdiction de gérer. S’ensuit une succession de conflits avec cet organisme et d’autres acteurs institutionnels, conflits qui aboutissent à une opération spectaculaire de gendarmerie, une cinquantaine de militaires débarquant dans les demeures familiales avec chien renifleur, en juin 2012, pour effectuer une série de perquisitions et de gardes à vue.

C’est alors que M. Delaval est incarcéré préventivement « pour les besoins de l’enquête ». Il passe huit mois en prison, malgré une grève de la faim de l’intéressé qui proteste toujours de son innocence.

Sa mère, qui travaillait avec lui, est placée sous contrôle judiciaire avec interdiction de gérer et d’entrer en lien avec son fils. Trois contrats d’assurance-vie sont saisis, soupçonnés d’avoir été alimentés par de l’argent frauduleux.

Un passé conflictuel avec la MSA

Ce passé conflictuel est passé totalement sous silence par le juge et par l’Union qui, étant en situation de monopole sur le secteur, peut écrire ce qu’il veut sans être contredit par un confrère.

Certes, la presse est libre, mais dans un fait divers aussi grave, conduisant à l’incarcération d’un homme, à sa ruine économique et à celle de sa famille, un minimum d’exigences sont requises, dont celui de ne pas présenter un citoyen comme coupable tant que son affaire n’a pas été jugée ; de présenter l’argumentation de l’accusé avec équité, c’est-à-dire avec le même poids que l’accusation et la même impartialité ; de mettre en balance, face au réquisitoire du procureur, les éléments juridiques concrets présentés par la défense.

Sur ce dernier point, ayant assisté au procès de M. Delaval du 4 avril dernier à Châlons-en-Champagne, nous avons vu qu’une seule journaliste suivait les débats. Celle-ci prenait des notes lorsque le juge et la procureur parlaient et s’en est abstenue lorsque la défense a présenté ses arguments. Or, il était impossible de rendre compte avec exactitude de la position de la défense sans suivre son raisonnement juridique, accompagné de force références à des articles de loi. Pour suivre ce raisonnement, il eût fallu, soit prendre en sténo l’argumentation de l’avocate, soit demander à celle-ci de lui communiquer ses conclusions.

Carence déontologique et partialité

Ce que la journaliste n’a pas fait, aux dires de l’avocate.

Cela a eu pour résultat, dans l’article du 7 avril 2017, que seuls deux petits paragraphes (sur les trois colonnes de l’article) sont consacrés à la défense, et encore, sans aucun des éléments concrets ou « techniques » présentés par la défense :

« Les enquêteurs ont beau aligner les preuves, écrivent les journalistes[1], l’agriculteur n’en démord pas, c’est une vraie cabale qui est menée contre lui : « J’ai été accusé de beaucoup de choses, du vol d’animaux à celui de palettes de champagne. Ils ont voulu détruire ma famille. Ils ont réussi. »

Ses avocates jouent sur le même registre, dénonçant un « dossier vide » qui vise à « éradiquer » la famille et s’offrent quelques tacles : « Ils ont considéré comme suspect tout ce qu’ils ne comprenaient pas ! »

Présenté comme cela, le dossier paraît simple effectivement ! Or l’affaire est extrêmement complexe. Manifestement, l’Union n’a pas voulu investiguer et s’est contenté de la thèse de l’accusation.

Ouvertures, qui fut alerté il y a quelques années par un des avocats des trois prévenus (Christophe Delaval, sa mère et une entrepreneuse polonaise qui effectuait des travaux), a décidé de se saisir de ce dossier. La carence déontologique et la partialité du quotidien local l’ont poussé à plonger dans les détails de l’affaire, lui permettant ainsi de se faire une opinion bien différente de celle présentée par l’accusation.

D’autres articles suivront, notamment pour donner le point de vue de l’accusé, un point de vue qu’il n’a jamais pu exposer dans toute son ampleur.

[1] L’article comporte deux signatures.

L’état de sujétion psychologique : un concept inconsistant pourtant inscrit dans la loi

Mme Picard, principale artisane de la loi qui porte son nom avec celui de M. About.
Photo : JL ML

La politique antisecte française repose sur la notion d’« état de sujétion psychologique », notion inscrite dans la loi About-Picard, dite « antisecte ». Cet état serait celui d’une personne qui, victime d’une « manipulation mentale », se verrait dépossédée de son libre arbitre. Ses pensées comme ses actes seraient dès lors soumis à une volonté extérieure qui pourrait les orienter à sa guise et conduire la personne ainsi asservie à des comportements contraires à son intérêt : dons d’argent et de biens, soumission sexuelle, suicide, etc.

Perspective effrayante !

Toute la politique du pays contre l’emprise sectaire est fondée sur cette idée de l’assujettissement par un tiers. Police, justice, publications de la Miviludes, rapports administratifs, associations ad hoc (Unadfi, CCMM, Fecris, etc.), un énorme maillage « préventif » et répressif a été mis en place progressivement depuis une vingtaine d’années pour attaquer des personnes ou des groupes dérangeants, qui sont présumés coupables et exposés à l’opprobre public, hors même décision de justice. Une justice qui, par ailleurs, est « sensibilisée » par les promoteurs de cette politique qui forment eux-mêmes les magistrats à leur vision.

Même un diplôme universitaire

Un diplôme universitaire a même été conçu pour diffuser cette approche partiale de la diversité spirituelle, présentée comme à priori nocive : « Emprise sectaire et processus de vulnérabilité », à l’université Paris V Descartes, Paris.

Pas plus que le mot « secte » et « dérive sectaire », la formule « emprise sectaire » n’a de définition scientifique. Ce qui ne gêne pas l’université d’en consacrer l’usage. A remarquer que les responsables pédagogiques de ce cours sont dépêchés par la Miviludes, instance du pouvoir exécutif…

Passons sur le fait qu’aucun point de vue contraire n’est jamais exposé et que les intervenants sont tous des antisectes assumés, ce qui, à notre avis, discrédite l’entreprise sur le plan déontologique.

Ce que nous voulons souligner aujourd’hui, c’est que le prétendu « état de sujétion psychologique », tel qu’il est officiellement inscrit dans la fameuse loi About-Picard, n’a pas de base scientifique ni médicale !

De multiples travaux traitent de l’influence, de la pression psychologique, de la manipulation, d’abus de transfert, etc. Mais personne, à notre connaissance, n’a étudié « l’état de sujétion » dans lequel un individu serait « privé de son libre arbitre » au profit d’une autre personne.

Pour nous en assurer, nous avons sollicité les autorités pour savoir ce qui en était. Au vu des résultats de notre enquête, nous sommes convaincus que l’emploi de l’expression « état de sujétion » est un abus. En effet, c’est une croyance[1], un préjugé (donc un concept non validé rationnellement) et personne n’a démontré le contraire. Cette expression a-t-elle donc sa place dans une loi de la République ?

Voici à qui nous avons demandé des précisions :

Conseil de l’ordre des médecins : pas de réponse.

Académie de médecine (Bruno Falissard, directeur du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations, Inserm) : « A ma connaissance, l’Académie ne s’est pas prononcée sur ce sujet ».

Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale ; relations avec les médias ) : « Pas trouvé d’éléments d’information dans nos différents supports ».

Fédération française de psychiatrie (Bernard Odier, président) : « Vous posez une question dont les développements psychiatriques sont actuels et à venir. Le terme est administratif, juridique, avant d’être psychologique ce qu’il est aussi. Le terme sujétion décrit plutôt une relation qu’un état, tandis que la clinique psychiatrique est surtout individuelle. Cependant l’intérêt de la psychiatrie pour les aliénations conduit à ce que les psychiatres se penchent sur ces états de soumission, souvent de servitude volontaire ».

> Nous avons répondu et le président de la FFP nous a envoyé une deuxième réponse.

Conseil constitutionnel (Service relations avec les médias) : La question, posée le 5 juillet 2016, a été « transmise au service juridique ». Depuis, aucune nouvelle ni réponse à nos sollicitations.

Voici comment nous avions présenté notre requête au Conseil constitutionnel :

« Suite à notre échange téléphonique, je vous communique la question que je souhaite poser au Conseil constitutionnel. C’est une question en deux temps.
1) – D’abord sur le principe :
Un concept irrationnel, ou non défini rationnellement, peut-il servir de base à une loi qui respecterait par ailleurs tous les critères de constitutionnalité ? Comme vous le voyez, il s’agit pour moi de savoir si la question d’une « base rationnelle » à un concept qui entre en jeu dans une loi peut être ou non un critère de constitutionnalité.

2) – Plus précisément, il s’agit du concept de « sujétion psychologique » (je ne parle pas de la suggestion), tel qu’il figure notamment dans la loi n° 2001-504 du 12 juin 2001 tendant à renforcer la prévention et la répression des mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales ». En effet, d’après mes recherches, il n’existe pas de définition précise ni d’étude spécifique sur cette locution. Seules ont cours en France les explications de la Miviludes. Mais celle-ci ne donne aucune référence scientifique pour les définir. Par ailleurs, cette instance est un organisme administratif ; ses avis ne peuvent se substituer aux connaissances scientifiques ni faire office de juridiction.

D’où ma 2e question : La loi 2001-504 du 12/06/01 est basée sur le concept d’abus de faiblesse d’une personne en « état de sujétion psychologique ». Ce concept n’ayant pas de définition médicale ni psychologique précise, n’existe-t-il pas un risque manifeste d’arbitraire dans son interprétation par les juges, un risque contraire aux grands principes de notre pays ? Cette absence de définition précise ne peut-elle pas constituer un facteur d’inconstitutionnalité ? »

La réponse de F. J., avocat à la Cour :

« Il serait difficile qu’une loi véritablement irrationnelle soit conforme aux normes constitutionnelles ou conventionnelles. Ce qui pourrait, de prime abord, être considéré comme irrationnel ne l’est pas forcément par le droit.

En outre, il faut distinguer la définition des infractions pénales et les autres disciplines du droit. Les infractions pénales doivent être définies avec suffisamment de clarté pour être prévisibles. Mais cela ne veut pas dire qu’elles doivent être parfaitement claires.

La Cour européenne « rappelle que l’on ne peut considérer comme une « loi » qu’une norme énoncée avec assez de précision pour permettre au citoyen de régler sa conduite ; en s’entourant au besoin de conseils éclairés, il doit être à même de prévoir, à un degré raisonnable dans les circonstances de la cause, les conséquences de nature à dériver d’un acte déterminé. Cela étant, elle reconnaît l’impossibilité d’arriver à une certitude absolue dans la rédaction des lois, ainsi que le risque de voir le souci de certitude engendrer une rigidité excessive. Beaucoup de lois se servent, inévitablement, de formules plus ou moins vagues dont l’interprétation et l’application dépendent de la pratique ».

La clarté et la prévisibilité de la loi peuvent donc être améliorée par la jurisprudence lors de son application.

Par contre, un concept vraiment irrationnel ne pourrait pas faire l’objet d’une application et serait donc contraire aux principe de clarté de la loi.

A ma connaissance, la loi About-Picard et des textes du même genre (en Belgique par exemple) n’ont pas été censurés alors qu’ils se fondent sur des concepts subjectifs tels que la sujétion psychologique. Aux USA, en revanche, le concept de lavage de cerveau développé par certains experts a été considéré comme non scientifique. »

L’abus de faiblesse d’une personne en « état de sujétion psychologique » est mis en avant les autorités françaises pour dénoncer l’influence que peut avoir une personnalité charismatique ou un groupe spirituel sur des individus, en présentant cette influence comme une captation du libre arbitre. Or le concept d’état de sujétion n’a pas de base scientifique ni médicale reconnue. Il est pourtant inscrit dans la loi.

La création de ce nouveau délit, mal défini et impossible à caractériser objectivement, fragilise le texte de loi qui l’héberge. D’une certaine façon, il consacre l’arbitraire puisque, selon la croyance ou la formation de l’expert psychiatrique désigné, il pourra être retenu ou non pour accuser ou relaxer la personne ou le groupe accusé.

[1] Précision capitale : nous ne nions pas qu’il y ait des abus, des dérives et des attitudes inacceptables dans certains mouvements. Ce qui nous semble contestable, c’est la mise en œuvre d’une politique arbitraire, discriminatoire, basée sur une idée reçue (la captation du libre arbitre) et fonctionnant, selon notre observation, sans déontologie ni base scientifique ni régulation.

Huffington Post : l’internaute peut proposer des corrections aux articles

Depuis son lancement il y a quatre ans, le site du Huffington Post ajoute un lien « Envoyer une correction » à la fin de chacun de ses articles. Une démarche plus avancée que la simple possibilité de poster un commentaire.

La proposition de correction telle qu’elle apparaît au pied de chaque article. Discrète mais fonctionnelle.

Alexandre Phalippou, rédacteur en chef. Photo : le Huffington Post.

Nous avons interviewé son rédacteur en chef, Alexandre Phalippou.

Ouvertures.- Quelles sont les raisons qui ont poussé le Huffington Post à offrir une telle fonctionnalité ?

Alexandre Phalippou.- C’est une fonctionnalité déjà présente sur le Huffington Post américain qui a été simplement reproduite pour l’édition française.

– Depuis quand cette possibilité est offerte sur votre site ?

– Dès notre lancement en France, le 23 janvier 2012.

– Qui la gère ? Chaque rédacteur ? Un service dédié ?

– La suggestion de correction est reçue par l’ensemble de la rédaction. C’est généralement la personne qui a écrit l’article qui s’en occupe. Ou n’importe qui d’autre en son absence.

– Quels sont les règles de prise en compte des propositions envoyées par les internautes ?

– Les remarques d’orthographe et factuelles sont systématiquement corrigées après vérification. Celui qui la corrige répond systématiquement au lecteur pour le remercier de nous avoir signalé l’erreur.

Pour des remarques plus sur le fond, c’est le journaliste qui choisit ou non d’intégrer la correction. Dans les deux cas, il répond au lecteur pour le remercier et, le cas échéant, pour justifier le fait qu’il ne modifiera pas son article.

En cas de simples avis ou remarques (et non de corrections à apporter), nous invitons le lecteur à mettre son opinion dans les commentaires sous l’article.

Lorsque nous changeons en profondeur un sujet à la suite de plusieurs remarques, nous intégrons à l’intérieur de l’article un bloc pour décrire la modification, en précisant qu’elle fait suite à plusieurs remarques de lecteurs. Et ce dans un but de transparence.

– Cette possibilité est-elle souvent utilisée ? Avez-vous des statistiques ?

Oui, mais pas de statistiques précises. Nous recevons environ une vingtaine de corrections par jour.

Nous avons testé

Nous avons testé la fonction correction le 16 janvier 2017 jour même de la parution de cet article :
Météo: pendant la vague de froid, quelques conseils pour limiter votre consommation énergétique

Il contenait en effet deux erreurs manifestes dans la phrase en gras :
« L’éclairage étant une grande source de consommation, plusieurs techniques sont à adopter pour réduire le gaspillage. A commencer par éteindre la lumière quand vous sortez d’une pièce. Mais aussi, par exemple, à dépoussiérer les lampes ou à opter par des lampes à incandescence ou basse consommation. »

1. Dépoussiérer les lampes ne fait pas baisser la consommation d’électricité, ça donne juste un peu plus de lumière
2. « Opter pour des lampes à incandescence » est exactement le contraire de ce qu’il faut faire, à savoir les remplacer par des lampes basse consommation.

Sans réponse ni correction de l’article, nous avons averti le rédacteur en chef par email le 23 janvier, avec cette fois un effet immédiat.
Voici une copie d’écran de l’article modifié :

Nous ne généraliserons pas à partir d’un seul cas, mais encourageons nos confrères à traiter les demandes sans délai, en particulier pour les articles d’actualité qui retombent rapidement dans l’oubli.

Eric Lombard

> Dans le même ordre d’idée, mais en allant encore un peu plus loin, rappelons qu’Ouvertures offre un droit de réponse aux internautes, à la fin de chaque article, comme on peut le voir (en vert souligné) sous l’image ci-dessous (ou tout en bas de cet article). Ce droit se distingue à la fois de la possibilité de commenter et du droit de réponse applicable légalement aux services de communication au public en ligne. Il est beaucoup plus favorable au lecteur/demandeur.

Les mots du journaliste dévoilent malgré lui ses présupposés

riocreux-uneInstructif mais un peu désespérant, ce livre d’Ingrid Riocreux (La Langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement. Editions de l’Artilleur/Toucan), agrégée de lettres modernes et docteur de l’Université Paris-Sorbonne.

Son analyse repose sur un décryptage lumineux du discours des journalistes – rarement réalisé par les journalistes eux-mêmes – et difficilement réfutable car résultant d’une méthode simple mais éprouvée : voir le monde à travers les yeux de l’autre (ou de l’opposé), ce que peu de gens savent faire, même ceux qui devraient en faire une règle professionnelle essentielle.

Désespérant ce livre car il démonte sur 330 pages, avec précision et pertinence, d’innombrables propos journalistiques, mettant au jour, derrière la relation apparemment ou prétendument objective des « faits », tout l’appareil idéologique ou moral de chacun des informateurs. Ceux-ci ont beau tenter de masquer les raisons profondes qui orientent leurs choix, ils étalent en fait leur subjectivité malgré eux. Une subjectivité que subodorent intuitivement les lecteurs ou les téléspectateurs et qui peut provoquer leur ire ou leur mépris.

Paranoïa anti-médiatique

portrait_iriocreux-307x381

Ingrid Riocreux.

Cet affichage non délibéré des partis pris des informateurs provoque chez le public une désaffectation envers le milieu médiatique quand ce n’est pas une « paranoïa », voire une haine franche, devant des formulations qui ne correspondent pas à la réalité qu’il observe.

Il se tourne alors vers l’Internet, vers la réinfosphère (sites de « réinformation ») avec le risque de faire trop confiance à ces médias alternatifs qui, pour la plupart, ne sont pas plus objectifs ni contradictoires mais simplement orientés autrement idéologiquement.

Bref, le consommateur de médias, se trouve happé dans des univers de bienpensance ou de dénonciation systématique et souvent conforté dans ses propres visions du monde.

La construction d’une vérité partagée, faite d’une confrontation de contradictions, d’argumentations rationnelles, de rhétorique, est en réalité absente du débat collectif.

Le Journaliste inquisiteur
Extrait :
« Le journaliste n’a pas le pouvoir de mettre en garde à vue ni d’envoyer en prison celui qui déroge à la doxa obligatoire. Comme l’inquisiteur, il est celui qui interroge le suspect ; et il pose les mêmes questions que lui : « vous rendez-vous compte de la gravité de vos propos ? », « regrettez-vous d’avoir dit cela ? » Ce sont des questions qui n’auraient rien à faire dans la bouche du Journaliste s’il était seulement en charge de communiquer des informations, puisque ce sont de fausses questions. Quand le Journaliste demande à son interlocuteur : « à combien estimez-vous aujourd’hui le nombre de personnes touchées par le virus ? », il pose une vraie question.

Quand il demande à quelqu’un : « regrettez-vous d’avoir tenu de tels propos ? », il ne cherche pas à obtenir une information ; il veut vérifier l’adhésion au dogme, il pose une question qui a valeur de test moral, tout en donnant à l’accusé une occasion de se rétracter, de réfuter ses propres mots et de rentrer dans le rang. Le Journaliste trouve ridicule et outrancière cette comparaison avec l’inquisiteur. C’est qu’il se représente celui-ci comme un monstre sanguinaire et borné, l’incarnation d’un obscurantisme auquel s’opposerait, justement, le libre accès à l’information. Mais sauf exception, l’inquisiteur n’est pas méchant. C’est un homme de conviction au service d’une idéologie. Comme le Journaliste. Et comme lui, il a toujours bonne conscience. »

La grande qualité de cet ouvrage réside dans la déconstruction magistrale du langage médiatique qu’il illustre de mille façons. L’usage qui est généralement fait de mots tout prêts par les journalistes traduit un manque de réflexion et une idéologie sous-jacente : « Migrants, islamo-fascisme, climato-scepticisme, europhobie, etc., personne ne s’interroge sur le bien-fondé de toutes ces notions ni même sur ce qu’elles désignent précisément. Ce qui compte, ce n’est pas la définition du mot, c’est le consensus qu’il entretient. (…) Mais on peut aussi refuser cette connivence imposée ».

Mal pernicieux

Mais on pourra regretter le choix restreint du champ d’investigation (politique, mœurs) et surtout l’absence de propositions constructives. Nulle part n’est dessinée la voie vers l’élaboration d’une information sûre et à l’éthique garantie.

Le mal diagnostiqué est profond et d’autant plus pernicieux qu’il se loge dans la banalité de la production journalistique. Il est invisible aux yeux mêmes de ceux qui « fabriquent » l’information. Le public, s’il est aujourd’hui moins naïf qu’il y a encore quelques années, et malgré la grille de lecture du livre, n’a pas pour autant les outils rationnels pour décrypter les mécanismes de propagande inconsciente des journalistes.

Et, surtout, ce livre laisse le journaliste sans méthode pour repérer, dans son propre fonctionnement, les mécanismes qui le trompent lui-même. Un deuxième ouvrage, plus pédagogique, serait bienvenu…

France 3, l’orthographe et le respect des réalités : divorce accompli !

france-3Démente, tellement ! l’orthographe sur France 3 dans le 19/20 du 7 septembre 2016 : 3 fautes dans un seul mot (« démantèlement ») !

A quoi il faut ajouter « coût » sans l’accent circonflexe, « prévisionnel » avec un seul « n » et « euros » avec une capitale…

Soit 6 fautes en 5 mots !

Sans compter que la photo n’est pas une vue de la centrale de Fessenheim qui, elle, ne comporte pas de tour de refroidissement. Cette installation ne nécessite pas de grande tour aéroréfrigérante : la vapeur produite est refroidie par de l’eau du Grand Canal d’Alsace.

France 3 aurait pu consulter ses propres archives

> Un tel mépris de l’orthographe et une telle désinvolture face au respect des faits par rapport l’image sont-ils un dérapage occasionnel ou le signe inquiétant que l’information en elle-même n’est plus la priorité ? Que l’on porte plus attention à la forme qu’au fond ?

La mise en scène, les présentateurs et le studio sont soignés, parfaits, à la différence du contenu dont la qualité devrait être soigneusement et rigoureusement préservée…

N’est-ce pas cette promesse de qualité qui justifie la redevance ?

L’intelligibilité du monde est-elle à la portée de la science ?

Noam_Chomsky,_2004

Noam Chomsky.

« Le fait que le monde soit intelligible est un miracle », écrivait Einstein dans ses « Lettres à Maurice Solovine ». Le génial physicien ne s’expliquait pas, en effet, que l’Univers soit compréhensible.

Mais le monde est-il complètement intelligible ? Aujourd’hui, la question n’est toujours pas tranchée, malgré les extraordinaires découvertes qui s’accumulent. Nombre de scientifiques et de penseurs contemporains explorent toujours la question.

Certains d’entre eux ont déjà leur conviction que non. Ils soutiennent même une théorie pour la défendre, le mystérianisme (ou néo-mystérianisme).

Pour eux, comme le pensait aussi le philosophe Hume, la nature a et aura toujours des « secrets ». Le physiologiste allemand Emil du Bois-Reymond avait même dressé, en 1880, une liste de sept énigmes auxquelles la science n’a pas réellement de réponse et, selon lui, n’en aura jamais :

– la nature de la matière et de la force,
– l’origine du mouvement,
– l’origine de la vie,
– l’apparente téléologie de la nature,
– l’origine de simples sensations,
– l’origine de l’intelligence et du langage,
– le libre arbitre.

Mystérianisme

Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain, est du nombre de ces sceptiques, ce qui n’en fait pas un pessimiste pour autant. C’est un anarchiste libertaire ; son mystérianisme s’affiche dénué de théologie. S’il soutient que « certaines propriétés du monde naturel sont des mystères-pour-les-humains » et ont vocation à le demeurer, cela signifie simplement que l’on ne doit pas tout réduire au physicalisme (tout vient de la « matière »), mais que le physicalisme reste le postulat, « l’hypothèse métaphysique » sur laquelle les problèmes philosophiques doivent être fondés et débattus.

quelle-sorte-creatures-site1-217x400Quelle sorte de créatures sommes-nous ? Langage, connaissance et liberté
Noam Chomsky, Lux, Paris, 2016

Noam Chomsky, enseignant au MIT de Boston, est un intellectuel et militant reconnu internationalement pour la profondeur de ses réflexions et sa défense radicale de la liberté et de la raison. Ses critiques de la politique internationale américaine et du pouvoir des médias ont inspiré une foule de penseurs contemporains. Il est considéré comme un des pères de la linguistique moderne.

L’ouvrage présenté dans cet article regroupe des cours qu’il a donnés à l’université Columbia en linguistique, en sciences cognitives et en philosophie politique, dans le cadre d’un cycle de conférences intitulé les « John Dewey Lectures ».

Les textes, parfois assez difficiles, sont riches de réflexions puisées à la fois dans le passé, à l’époque de l’essor des sciences physiques (Descartes, Newton, Hume, Locke, Dewey, etc.), et dans le présent, avec Pierce et de nombreux auteurs contemporains, notamment américains.

Sur les quatre chapitres développés, l’un d’entre eux est intitulé « Qu’est-ce que le bien commun ? » Noam Chmosky y endosse son costume de libertaire et d’habile défenseur d’une démocratie authentique. Dommage que le texte de ce chapitre ne réponde pas à la question posée par son titre…

Autrement dit, si les sciences physiques à elle seules ne peuvent nous rendre le monde intelligible dans sa globalité, elles doivent rester au cœur de toutes les réflexions à ce sujet : « Il serait selon moi plus pertinent de reconnaître que, à la suite de Newton, la notion de « phénomène physique » ne signifie rien de plus que ce que la meilleure théorie scientifique du moment postule, et doit donc être considérée comme un outil rhétorique d’éclaircissement qui n’apporte aucun contenu substantiel. »

L’intelligibilité du monde

Aussi bien, la question de l’intelligibilité du monde (le « contenu substantiel »), qui ne relève donc pas des sciences naturelles, devient une question épistémologique (étude de la façon dont nous construisons nos savoirs) ou d’une « branche de l’ethnologie qui s’intéresse à la façon dont les gens pensent le monde ».

Selon Noam Chomsky, « toutes ces questions mériteraient une attention beaucoup plus grande que celle qu’on leur a accordée jusqu’ici ». Elles relèvent aussi, suis-je tenté d’ajouter, du choix (éthique, politique, religieux, artistique, etc.) de l’individu : l’idée que chaque homme se fait du monde doit pouvoir s’accorder (ou s’expliquer) avec les connaissances sur le monde physique ; étant entendu par ailleurs que ces connaissances ne peuvent jamais être tenues pour la vérité ultime.

Énigme scientifique

Dans son dernier ouvrage (voir encadré), Noam Chomsky explique comment son étude sur la nature du langage, « faculté spécifiquement humaine », l’a conduit à constater « les limites de notre entendement ». En effet, comment comprendre que la pensée, qui ouvre sur un infini de possibilités, puisse émerger d’un organe fini, le cerveau ? Le linguiste philosophe américain soutient que la théorie de l’évolution darwinienne nous conduit au mystérianisme car la biologie ne peut expliquer cette énigme. De la même façon que Newton ni personne à sa suite, note Chomsky, n’a pu expliquer l’origine de la gravitation, force que nous sommes pourtant obligés de constater…

La sélection naturelle étant impuissante à expliquer l’émergence de la conscience, une « énigme scientifique [demeure :] déterminer quels sont les composants innés de notre nature cognitive en matière de langage, de perception, de conceptualisation, d’élaboration de théories, de création artistique, etc. »

Mais, ajoute le chercheur, par honnêteté ou malice, ou les deux à la fois, il faut admettre « la possibilité qu’une intelligence structurée autrement puisse considérer les mystères-pour-les-humains comme des problèmes élémentaires et s’étonner de notre incapacité à les résoudre, un peu comme nous pouvons constater l’incapacité des rats à s’échapper d’un labyrinthe structuré selon les nombres premiers, attribuable à la nature même de leurs fonctions cognitives ».

> Étrange que Noam Chomsky, anarchiste athée, ait choisi le mot « créature », dans le titre même de son livre, pour désigner l’être humain…

 

Notre futur dépend-il des « bonnes explications » du monde que nous trouverons ?

DeutschPhysicien, spécialiste de l’informatique quantique, professeur de physique à l’université d’Oxford, David Deutsch cherche un sens à l’Univers en traitant notamment de l’universalité, de l’alphabet, des nombres ou du code génétique.

Dans « Le commencement de l’infini », il s’interroge particulièrement sur le pourquoi d’un essor très tardif des sciences dans l’histoire de l’Humanité. En effet, il a fallu attendre la période des Lumières pour voir apparaître le concept de progrès. Depuis cette époque, les connaissances n’ont cessé de s’accroître à un rythme accéléré. Y a-t-il une limite à ce progrès, se demande l’auteur.

David_20Deutsch01

David Deutsch.

Non, répond-il avec conviction, pas de limite, nous sommes au commencement de l’infini.

Sur un parcours de 500 pages, David Deutsch entraine le lecteur dans de nombreuses thématiques : les mathématiques, la physique quantique, l’esthétique, la philosophie politique et morale, etc.

Dans le prolongement des thèses de Karl Popper et du néo-darwinisme, il explore la portée inattendue de notre compréhension du monde, mobilisant l’Hôtel de l’Infini de Hilbert, les supernovae et les qualia en suivant un fil conducteur très simple : il y a toujours une (des) solution(s) à tout problème.

Et il est tout à fait normal qu’il y ait des problèmes.

La bonne explication

Pour lui, la science, finalement, c’est la recherche de la « bonne explication » à toute question, paradoxe, énigme, etc. Et la conviction de l’auteur, qui ne cache pas son athéisme, est qu’il n’y aura jamais de fin à ce jeu de questions/réponses avec l’Univers. Il balaie les prophéties catastrophiques en affirmant que l’humanité a toujours trouvé les moyens de surmonter tous les défis qui lui ont été posés jusqu’à ce jour et qu’elle pourra toujours le faire, si elle choisit de le faire : « Nous voyons déjà que nous ne vivons pas dans un monde dépourvu de sens. Les lois de la physique ont du sens : le monde est explicable. [Mais] il existe des niveaux plus élevés d’émergence et des niveaux plus élevés d’explication. Des abstractions profondes en mathématiques, en morale et en esthétique [on reconnaît-là les thèmes des trois Critiques de Kant, ndlr] nous sont accessibles. Des idées d’une portée gigantesque sont possibles. Mais il existe aussi un tas de choses qui n’ont ou n’auront pas de sens à moins que nous ne travaillions nous-mêmes à les repenser ».

Créativité

Il ne s’agit donc pas d’une foi béate et naïve en l’avenir, mais de la proclamation d’une valeur spécifique à notre espèce : la créativité : « Il n’y a qu’une façon de penser qui soit susceptible de générer du progrès, ou de nous permettre de survivre à long terme, c’est de rechercher les bonnes explications grâce à la créativité et la critique ; ce qui nous attend, de toute façon, c’est l’infini. Tout ce que nous pouvons faire, c’est choisir entre une infinité d’ignorance ou une infinité de connaissance, entre le mal et le bien, entre la mort et la vie ».

Une lacune cependant, et de taille, dans tous ses raisonnements : l’absence de toute interrogation sur la nature (et l’origine) de l’esprit ou de la conscience, cette lumière si étrange qui est aussi à l’origine de la notion du « sens » dont David Deutsch se fait le chantre. On a un peu l’impression lire un mordu de science-fiction fasciné par tout ce que sa créativité peut faire surgir devant sa conscience et qui ne se demande pas comment cela est possible.

> Ce livre est l’un des trois ouvrages recensés par InternetActu dans un dossier sur les fondements de cet « optimisme technologique » dont font preuve David Deutsch et quelques autres.

 

 

Le « dire vrai » : une exigence à haut risque, selon Michel Foucault

foucaultLa vérité n’a pas la cote à notre époque. Ce n’est plus une notion moderne : qui prétend la connaître ou savoir en quoi elle consiste, est suspect ou déclaré fou. Le relativisme contemporain, qui a fleuri sur le fumier des religions et des idéologies totalitaires, et à qui les apories quantiques ont donné un air de statut ontologique, est devenu la norme. A tel point que, paradoxalement, ce relativisme semble avoir revêtu les habits du concept qu’il a phagocyté : n’est plus vrai aujourd’hui que le relatif !

Or, le thème de la vérité a hanté les dernières années du philosophe Michel Foucault (voir également Le Courage de la vérité).

Mais, pour se faire entendre, il s’est bien gardé de définir ce terme sur lequel tous les philosophes se sont cassés les dents. Ce qu’on lui a parfois reproché (voir le dernier ouvrage de Bouveresse).

Tout au plus rappelle-t-il, les reprenant à son compte, les quatre formes, dans la pensée grecque classique, selon lesquelles quelque chose peut être dit vrai (alêthês) : le non dissimulé, le non caché ; le sans mélange, ce qui n’est altéré par aucune addition ; ce qui est droit, direct (rectitude) et enfin ce qui est immuable, qui se maintient dans l’identité.

Le courage de tout dire

Ce qui intéresse Foucault, c’est le « dire vrai », la « vérité morale » en quelque sorte. C’est le rapport vrai entre l’individu, le pouvoir et autrui, et avec soi-même. Ce rapport est nommé parrêsia, terme grec qui signifie « tout dire ». Celui qui ose dire les choses est un parrèsiaste.

Foucault montre, dans Discours et vérité, que la franchise et la sincérité du parrèsiaste ne sont pas seulement des qualités psychologiques, mais qu’elles peuvent revêtir des dimensions politique (en interrogeant le rapport entre démocratie et vérité), éthique (le rapport de soi avec la vérité) et enfin philosophique (débouchant sur les Lumières et l’attitude critique).

Entre provocation et prise de risque, la parole vraie est sans doute, dans nos sociétés, ce qui est le plus rarement entendu et le plus difficile à exprimer. Tout l’art du philosophe, dans ces conférences prononcées à l’automne 1983 à l’Université de Californie à Berkeley, se déploie avec fluidité, clarté et jouissance communicative pour évoquer les différentes formes de parrêsia recensées dans le monde antique.

Chantage à la vérité

De nombreux exemples illustrent son propos, comme cette anecdote célèbre du cynique Diogène, quasi nu dans son tonneau, qui s’écrie à la face du tyran Alexandre qui lui bouche la vue : « Ôte-toi de mon soleil ! » Il lui fait ensuite la leçon, le traitant de « bâtard » et désignant les trois grands défauts qu’il aura à combattre toute sa vie : « inclination pour le plaisir, appétit des richesses et ambition politique désordonnée ».

Chaque fois qu’Alexandre est insulté par Diogène, il se met en colère. Mais le philosophe de la rue l’avertit : « Maintenant tue-moi. Mais tu dois savoir que, si tu me tues, personne d’autre ne te dira la vérité ». Ce courage et ce « chantage à la vérité » impressionnent favorablement le roi qui se calme, sachant bien n’être entouré habituellement que de flatteurs et de craintifs…

Michel Foucault développe en détails les enseignements de cet échange à haut risque. Il n’y a pas, dans ce cas, de doctrine, de thèse métaphysique ni d’affirmation théorique, mais une sorte de combat entre deux pouvoirs : le pouvoir politique et le pouvoir de la vérité.

Et c’est ce dernier qui gagne !

Phytothérapie : un vadémécum pour se soigner en toute sécurité

thealletLes ouvrages sur la phytothérapie abondent aujourd’hui, surfant sur le goût croissant du public pour le naturel. Le Guide familial des plantes qui soignent (Albin Michel) se distingue d’eux essentiellement par la qualité de son auteur.

Ancien lauréat de la faculté de pharmacie de Paris et après avoir travaillé en officine pendant vingt-trois ans, le docteur Théallet a œuvré dix ans pour le laboratoire PhytoPrevent, comme formateur auprès des pharmaciens de Bretagne. Il s’est intéressé à ce domaine dans lequel, « depuis ces vingt dernières années, des avancées technologiques ont permis d’obtenir des résultats fiables et reproductibles ».

Ainsi, son guide présente aussi bien l’utilisation traditionnelle des plantes que des données scientifiques qui confirment leurs vertus pharmacologiques.

Plante fraîche

Sont indiquées les affections et maladies auxquelles la phytothérapie peut répondre : affections ORL, troubles digestifs, problèmes dermatologiques, troubles de la circulation et troubles cardio-vasculaires, nerveux, osseux ou musculaires…

Le Dr Théallet est un fervent partisan des nouvelles méthodes d’extraction préparée avec la plante fraiche : la suspension intégrale et l’extrait fluide. Méthodes qui s’ajoutent aux méthodes classiques (macération, lixiviation, etc.) et commercialisées notamment par le laboratoire pour lequel il a travaillé.

> Si l’intérêt de posséder un guide comportant des données éprouvées sur les plantes est évident, particulièrement en termes de sécurité, le risque serait de l’utiliser mécaniquement, comme on le fait trop souvent pour les remèdes chimiques : une maladie => un médicament. Les bienfaits de la phytothérapie résident aussi dans l’attention portée globalement à l’hygiène de vie ainsi qu’aux plantes elles-mêmes, à leurs cycles de vie, leurs formes, leurs couleurs, etc.

>> Lire aussi sur Ouvertures : Une nouvelle approche de la notion de terrain : l’endobiogénie, médecine du futur ?

Au nom de Nietzsche et sur la vérité : Bouveresse contre Foucault

couv_3041Dans cet essai, le philosophe Jacques Bouveresse tente de démontrer que Michel Foucault a tiré abusivement de ses recherches sur les lois et les conditions historiques et sociales de production de l’assentiment et de la croyance, sur l’histoire de la vérité en quelque sorte, des conclusions concernant la vérité elle-même.

Au nom d’un « rationalisme satirique » qu’il partage avec Nietzsche, Bouveresse met en doute l’idée reçue que Foucault a réussi à changer notre pensée sur « la vérité, l’objectivité, la connaissance et la science ».

Selon lui, Foucault aurait constamment confondu « ce qui est vrai » et « ce qui est cru ou tenu pour vrai », tandis que le philosophe allemand, dont Foucault par ailleurs se revendique, a « insisté » avec beaucoup de « fermeté sur la différence radicale » existant entre les deux.

« Ambigüités »

nietzsche

Friedrich Nietzsche.

Convoquant, outre Nietzsche, nombre de confrères (Defert, Detienne, Frege, Kuhn, Pinto, Rorty, Vuillemin, Williams…), l’auteur de cet essai déplore ce qu’il appelle « les ambigüités » et les analyses insuffisamment « sérieuses » de Foucault. Il lui reproche d’avoir évité complètement le terrain de « l’épistémologie critique », en se contentant de celui de « l’épistémologie historique », d’avoir été plus « rhéteur » que « philosophe de la connaissance » et que « logicien ». En cela, Foucault serait passé non seulement à côté de Nietzsche, mais aussi de la nature de la « vérité » en ne s’intéressant qu’à ses formes, à l’histoire ou aux conditions d’émergence ou de « production ».

Bouveresse

Jacques Bouveresse.

Et si c’était le contraire ? Si c’était Bouveresse qui était passé à côté de Foucault ?

Car au fond, ce qu’on éprouve à la lecture de son livre, c’est qu’il tente de sauver l’idée (ou une certaine idée) de « l’objectivité » mise à mal par l’approche foucaldienne. N’est-on pas encore dans ce « vieux combat de la croyance et du savoir », qu’évoquait déjà Nietzsche ? Bouveresse voudrait ainsi défendre l’existence d’une réalité indépendante de nous et nous précédant, bref, le réalisme classique, même si le sien est plus nuancé que l’ancien.

Le jeu entre le sujet et la vérité

foucault

Michel Foucault.

À notre avis, en effet, Foucault n’est ni ambigu ni léger. Son positionnement par rapport à la vérité est clair et pleinement assumé. Ce qui l’intéresse, l’objet de sa quête, est l’aspect « politique » du concept de « vérité » et des conditions de son énonciation. Comme beaucoup d’autres, il part de l’hypothèse que chacun sait bien ce qu’est le vrai sans pour autant être en mesure de le définir. Dans Le Courage de la vérité (Seuil/Gallimard, 2009), explicitant son intérêt pour la parrêsia (le dire vrai, le franc-parler), il écrit que ce qui l’intéresse, c’est le thème des « relation de pouvoir et de leur rôle dans le jeu entre le sujet et la vérité », c’est « la possibilité de poser la question du sujet et de la vérité de ce qu’on peut appeler le gouvernement de soi-même et des autres ».

Cela ne semble ni une facilité, ni une fuite devant la difficulté de traiter la question de la vérité en soi, mais bien la conséquence logique du constat que, à tout discours sur ce concept, il est épistémologiquement et moralement nécessaire de lui adjoindre le « sujet » qui l’évoque ou le produit. « La science, la connaissance objective, soutient Foucault, n’est qu’un des cas possibles de toutes ces formes par lesquelles on peut manifester le vrai ».

« Retour du religieux » ?

Et Jacques Bouveresse de commenter ironiquement : « Ce qui fait qu’après tout la divination, la prophétie ou la révélation peuvent aujourd’hui comme hier, aussi bien que la démonstration mathématique ou la preuve expérimentale, constituer des formes légitimes ou en tout cas autorisées de ce qu’on pourrait appeler le dire-vrai qualifié ». Et il ajoute en note : « Je ne trouve pas choquant que l’on puisse écrire, comme le fait Mandoso à propos de Foucault : « On peut même voir en lui un penseur du « retour du religieux », parfaitement en phase, une fois de plus, avec la sensibilité du temps » ».

On retrouve ici la confusion, qui est fréquemment faite par les tenants de la « vérité objective », entre la question de la « légitimité » de ces formes de la connaissance et celle de leur « valeur ». Si la poésie, par exemple, peut être vue comme une forme d’approche du vrai, elle n’est bien évidemment pas interchangeable avec la science physique, chacune ayant son domaine d’application et son intérêt propre…