« Il faut évaluer au niveau européen le service rendu par ces thérapies »

Le temps est venu que Bruxelles reconnaisse et harmonise les médecines complémentaires et alternatives (les CAM ; autrement dit, les médecines non conventionnelles). Le docteur Robert Kempenich, président de l’Ecpm (European Council of doctors for Plurality in Medicine) et président de l’Arema (Association pour la recherche et l’enseignement en médecine anthroposophique), fait le point sur ce dossier pour notre magazine.

Robert Kempenich.
Photo : JL ML

– Où en est la reconnaissance des médecines non-conventionnelles ?

– Elle progresse, lentement. Il n’est plus possible, pour les autorités, d’ignorer que 40 à 70 % des citoyens européens selon les pays font appel régulièrement aux médecines complémentaires et alternatives (CAM). Nous sommes 150 000 médecins en Europe, acupuncteurs, homéopathes, anthroposophes et phytothérapeutes, à les pratiquer. C’est un état de fait. Pourtant, il n’existe pas encore de législation spécifique concernant les CAM. Or, la Commission européenne a le devoir de protéger la santé du citoyen, à la fois par rapport aux médicaments et aux pratiques médicinales.

Certes, elle a commencé à prendre les CAM en compte. Ainsi, les médecines non conventionnelles sont mentionnées dès 1992 dans une première directive (1). Mais ce texte, qui constitue en quelque sorte une reconnaissance juridique des médicaments homéopathiques, exclut la majorité des préparations anthroposophiques, toute la phytothérapie, ainsi que les médicaments d’origine traditionnelle chinoise ou indienne (ayurveda).

Malgré les recommandations d’une résolution du Parlement (2), tant la nouvelle directive (2001/83/EC) que sa mouture finale (2004/27/CE) ont laissé hors réglementation des classes entières de médicaments dont l´usage est confirmé par une tradition forte de plus de 80 ans.

– Qu’en est-il alors pour la phytothérapie et les médecines traditionnelles ?

– L’Union européenne a demandé il y a deux ans à l’Agence européenne du médicament d’ouvrir un comité d’experts sur ce sujet, ce qu’elle a fait. À noter que ce comité est bipartite : il comprend des représentants de la pharmacopée universitaire et scientifique mais aussi deux représentants des CAM (un phytothérapeute et un anthroposophe).

Quant aux médecines traditionnelles, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) propose de reconnaître celles qui ont cours depuis plus de deux générations. Elle en assure une large promotion, notamment en démontrant  leur intérêt pour les pays en développement, en leur proposant un programme de recherches et d’intégration dans les systèmes médicaux officiels.

L’OMS a également publié de nombreux travaux sur les CAM : homéopathie, phytothérapie, médecine chinoise. Elle prépare actuellement une publication concernant la recherche en homéopathie et compte prochainement s’atteler à la médecine anthroposophique.

Les quatre fédérations de médecines non-conventionnelles

– European Committee for Homeopathy (Ech)
– European Council of Doctors for Plurality in Medicine (Ecpm)
– International Council of Medical Acupuncture and Related Techniques (Icmart)
– International Federation of Anthroposophic Medical Associations (Ivaa)

– Vous avez donc un peu d’espoir ?

– Les choses avancent. En mai 1997, le Parlement européen a adopté une résolution parlementaire concernant le statut des médecines non conventionnelles (le rapport Lannoye) demandant à la Commission de réfléchir à un statut pour les CAM européens, notamment la chiropraxie, l´homéopathie, la médecine anthroposophique, la médecine traditionnelle chinoise (dont l´acupuncture), le shiatsu, la naturopathie, l´ostéopathie et la phytothérapie. Bien qu’édulcoré par rapport au texte initial, le rapport adopté marque un pas décisif dans l´évolution d´une médecine plus ouverte : il préconise la mise en œuvre et la réglementation de l´ensemble des méthodes et techniques de soins non conventionnelles.

Ensuite, en novembre 1999, le Conseil de l´Europe a adopté une résolution invitant les États membres à « donner un cadre légal aux médecines non-conventionnelles, à promouvoir la reconnaissance officielle de ces médecines dans les facultés de médecine et à encourager leur pratique dans les hôpitaux ».

Notre idée est que le malade doit pouvoir consulter le médecin de son choix en ayant des garanties de qualité identiques concernant les médicaments et les pratiques, quelle que soit la médecine choisie. D’où la nécessité, au préalable, d’évaluer le service rendu par les CAM à l’échelle de l’Europe.

La Commission y est-elle disposée ?

– Le Programme Santé européen 2008 – 2013 a inclus la reconnaissance « de l´approche holistique de la santé publique » et en citant l’intérêt des CAM. En 2007, le Conseil des ministres a lui aussi adopté une position commune sur le FP7 (septième programme-cadre de recherche) intégrant les CAM mais uniquement celles « dont les bienfaits ont été prouvés scientifiquement », ce qui réduit sa portée.

Dans le cadre d’un regroupement des principales fédérations de CAM en Europe, nous apportons notre connaissance du terrain à la Commission pour qu’elle puisse disposer d’un état des lieux par pays. Nous avons déjà élaboré un Guide des bonnes pratiques des CAM, rédigé une réponse au Green Paper « EU Workforce for Health » lancé par la Commission Européenne concernant l’évaluation du personnel soignant européen, édité un document « Complementary Medicine » destiné à informer les pouvoirs publics. Nous sommes en train de préparer des lignes directrices concernant l’enseignement des CAM et les formations continues destinées aux médecins.

– En conclusion ?

– Même si leur reconnaissance tarde à se mettre en place, les médecines non-conventionnelles ont beaucoup d’atout. Elles coûtent moins cher que les autres et n’ont pas d’effets secondaires. En plus de leur innocuité, les CAM ont également fait la preuve de leur efficacité : il existe d’ores et déjà une très importante documentation et de nombreuses études cliniques qui en témoignent. Encore faut-il accepter de les lire !

Les CAM considèrent leurs patients dans leur globalité et leur subjectivité – et non comme un simple objet, une machine à réparer. Elles accordent plus de temps pour les écouter, pour accueillir leurs souffrances, discerner un sens à leurs affections. Elles proposent un véritable changement de paradigme : il ne s’agit pas pour les CAM de simplement traiter la maladie, mais de promouvoir la santé des citoyens, de les accompagner dans leur désir de se responsabiliser, de s’investir eux-mêmes pour leur bien-être et la qualité de leur existence.

Le libre choix thérapeutique du patient se doit d’être garanti. Mais pour choisir, il doit être informé le plus clairement possible. C’est l’une des tâches qui revient à la Commission Européenne (DG Sanco) que de transmettre une information transparente concernant les CAM.

(1) Directive 92/73/CEE du Conseil du 22 septembre 1992 élargissant le champ d´application des directives 65/65/CEE et 75/319/CEE concernant le rapprochement des dispositions législatives, réglementaires et administratives relatives aux médicaments et fixant des dispositions complémentaires pour les médicaments homéopathiques. Ce texte est aujourd’hui intégré dans la Directive 2001/83/CE du Parlement Européen et du Conseil du 6 novembre 2001 instituant un code communautaire relatif aux médicaments à usage humain.

(2) Résolution du 5 novembre 1998 sur le rapport de la Commission au Parlement européen et au Conseil sur l´application des directives 92/73 CEE et 92/74 concernant les médicaments homéopathiques (COM/97 0362 C4 0884/97). Les directives 2004/27/EC (médicaments homéopathiques) et 2004/24/CE (médicaments à base de plantes – médicaments d´usage traditionnel) ne prennent pas suffisamment en compte toutes les catégories de médicaments homéopathiques et anthroposophiques. Ces catégories risquent de disparaître malgré leur importance essentielle en thérapie (ampoules injectables homéopathiques en particulier).

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>> Sur ce site, vous pouvez télécharger et signer la pétition européenne « Ecomédecines et Santé Publique » lancée par Paul Lannoye et adressée à la Commission européenne. Il suffit d’un million de signatures pour contraindre la Commission Européenne d’entreprendre une politique active.

Pour aller plus loin :

>> Envoyer un droit de réponse

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