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Le naturaliste Alfred R. Wallace, un héros écologiste pour le XXIe siècle

Il y a cent ans, très exactement le 7 novembre 1913, disparaissait le naturaliste anglais Alfred Russel Wallace (1823-1913), codécouvreur (avec Darwin) du principe de la sélection naturelle. Mais contrairement à son illustre concurrent, Wallace fut un véritable aventurier, explorateur passionné tant de l’environnement que de l’esprit, ami de l’homme et de la nature. Deux livres récents lui rendent hommage.

Alfred R. Wallace, un an avant sa mort.

Alfred R. Wallace, un an avant sa mort.

Écologiste avant l’heure, pourfendeur de la colonisation « barbare », socialiste (non politique), défenseur des populations indigènes et promoteur de la nationalisation des terres, l’anglais Alfred Russel Wallace (8 janvier 1823 – 7 novembre 1913) fut tour à tour biogéographe, anthropologue, économiste, sociologue (et, en permanence, activiste infatigable). Après la mort de Darwin en 1882, à l’enterrement duquel il porta le cercueil, il fut même considéré « comme le plus grand naturaliste du monde. Et comme l’un des plus grands scientifiques. Pour ne pas dire le plus grand », note Charles H. Smith dans son « Enquête sur un aventurer de l’esprit. Le véritable Alfred R. Wallace » (Éd. de l’évolution, Paris, 2013).

Cet homme audacieux aux multiples casquettes n’a pourtant pas eu les mêmes honneurs que son collègue ni bénéficié des mêmes moyens. Et aujourd’hui, bien peu de gens savent qu’on lui doit au même titre que Darwin l’énonciation du principe même de la sélection naturelle !

Un arrangement qui favorisa Darwin

Il s’en fallut de très peu, d’ailleurs, que l’histoire ne lui accordât la préséance, puisque Wallace fut le premier à écrire un texte aux fins de publication sur ce que l’on nomme la sélection naturelle : « De la tendance des variétés à s’écarter indéfiniment du type primitif ». Cet essai, rédigé en février 1858 sur l’île de Ternate, fut adressé pour avis à Darwin qui s’alarma d’y trouver parfaitement formulée sa propre théorie, alors que lui-même consignait depuis quelque temps de multiples observations en vue d’un ouvrage sur le même thème (la future « Origine des espèces »).

Plaque de la Société linnéenne de Londres en l'honneur de l’œuvre de Darwin et de Wallace.

Plaque de la Société linnéenne de Londres en l’honneur de l’œuvre de Darwin et de Wallace.
Par edwbaker.

Sur la proposition d’éminents confrères, l’essai de Wallace fut présenté à la Société linnéenne de Londres le 1er juillet 1858, en même temps que deux écrits inédits de Darwin qui mettaient en avant sa priorité sur l’idée : des extraits d’un essai qu’il avait montré en privé à l’explorateur Hooker en 1847 et une lettre qu’il avait rédigée au botaniste Asa Gray en 1857.

Darwin ne put jamais se départir d’une certaine gêne par rapport à cet arrangement que Wallace, d’aillleurs, ne contesta pas.  » Il me place plus haut que je ne suis, écrivit Darwin dans une correspondance privée, et se place plus bas qu’il n’est. Mais ce qui me frappe le plus chez lui c’est l’absence de jalousie à mon égard : il doit avoir une nature très généreuse, honnête et noble. Un mérite bien plus grand que l’intellectuel seul ».

Deux livres sur Alfred R. Wallace

Dirigée par le philosophe et historien des sciences Jean Gayon, la bibliothèque Alfred R. Wallace des Éditions de l’évolution compte deux volumes :

Enquête sur un aventurier de l’esprit. Le véritable Alfred Russel Wallace, de Charles H. Smith. Près de 300 pages à lire dans ce saisissant portrait intellectuel d’un savant hors normes, naturaliste autodidacte qui finit par être considéré comme l’un des plus grands scientifiques de son temps, malgré ses excursions dans le spiritualisme, détours toujours suspects aujourd’hui aux yeux de certains. Le contexte tant scientifique que sociologique est bien mis en perspective.

La biographie Alfred Wallace, l’explorateur de l’évolution, de Peter Raby. Dans cet ouvrage de 400 pages, le lecteur suivra les pérégrinations de l’explorateur depuis son enfance jusqu’à sa mort avec force détails sur les différentes facettes de sa vie : familiale, sociale, professionnelle, spirituelle… L’intérêt sans doute, par rapport au livre précédent plus axé sur la présentation et l’analyse de la pensée de Wallace, c’est l’articulation que l’on y découvre entre l’existence concrète du naturaliste et l’émergence de ses idées.

Mais si le destin a réuni les parcours de ces deux hommes autour de la théorie de l’évolution, pour le reste, il les a fait franchement diverger dans d’autres domaines.

Les voyages (Amazonie, Indonésie) et l’existence de Wallace ont été nettement plus rocambolesques que le périple du patriarche sur le Beagle suivi de sa retraite à Downe (Kent). Darwin, très riche, n’a jamais été contraint de gagner sa vie. Wallace, lui, ne bénéficiant ni de fortune ni de revenu fixe, vécut de la vente de collections d’animaux, d’insectes ou de plantes qu’il prélevait lors de ses expéditions, ainsi que de piges, de droits d’auteur (il publia vingt-deux livres et plus de sept cents articles) et de conférences. Sur le tard, sa renommée croissante aidant, quelques savants, sous l’impulsion de Darwin, réussirent à convaincre le gouvernement de lui verser une petite pension pour ses contributions à la science.

Mais ce qui rend le personnage particulièrement attachant, c’est qu’il a toujours suivi son étoile, avec courage et modestie, alors qu’elle l’entraînait dans des courants novateurs, controversés, le forçant parfois à braver le mépris de ses pairs. Sa soif de reconnaissance professionnelle, qui était grande, ne lui fit pourtant pas abdiquer ses convictions ni ses combats.

Une loi supérieure à l’œuvre dans l’évolution humaine

Parmi ses engagements divers, celui en faveur du spiritisme (ou spiritualisme) fut certainement celui qui nuisit le plus à sa carrière et à son image. Il faillit à ce propos se brouiller définitivement avec Darwin avant que, les années passant et devant la tranquille assurance et la droiture de Wallace, l’on finisse, médias, scientifiques (sauf quelques exceptions) et opinion publique, par adopter le personnage comme il était.

Car tous reconnaissaient son honnêteté et son exigence intellectuelles. Et si certaines de ses conceptions heurtèrent le « politiquement correct », elles étaient le fruit d’expérimentations et de raisonnements dûment argumentés.

Il en va ainsi de sa pensée concernant l’origine de l’homme, pensée qu’il qualifia avec humour de « petite hérésie » dans une lettre à Darwin. À l’inverse de celui-ci, et sans que cela ne contredise en rien les découvertes de son grand challenger, Wallace soutenait que ni la sélection naturelle ni la théorie plus générale de l’évolution ne pouvaient expliquer d’où provenaient la conscience et le sens moral de l’homme. Certes, nous avons été capables « de découvrir les lois par lesquelles le monde organique autant qu’inorganique s’est développé. Mais ne nous voilons pas la face quand il s’agit d’admettre l’évidence qu’une Intelligence supérieure, veillant à l’action de ces lois, a dirigé leurs variations et déterminé leur cumul, dans le but d’obtenir en fin de compte une organisation assez parfaite pour permettre, voire aider, les progrès illimités de notre nature mentale et morale ».

Wallace n’était nullement gêné par l’idée que l’homme descende du singe, précise Peter Raby dans « Alfred R. Wallace, l’explorateur de l’évolution » (Éd. de l’évolution, Paris, 2013), mais par le mécanisme gouvernant cette transformation. De l’homme, écrit notamment le naturaliste, « la position verticale, l’absence de poils, l’harmonieuse perfection des mains, les capacités presque infinies du cerveau, constituent une série d’avancées corrélées trop importantes pour être mises sur le compte d’une lutte pour la vie menée par un groupe isolé de singes dans une zone limitée ».

Soutenir l’existence possible du spiritualisme

Pour autant, Wallace ne s’en réfère pas au Dieu d’une quelconque religion. Pour lui, la « religion (…) telle qu’on la pratique de nos jours est avilissante et repoussante, et la seule religion qui profite réellement aux hommes est celle qui leur apprend à se mettre au service de l’humanité, et ne connaît qu’un seul dogme, celui de la fraternité entre les hommes ».

Après s’être libéré des « préjugés religieux » et avant de se familiariser avec le spiritualisme, Wallace se disait « parfait sceptique » et « matérialiste invétéré ». Et ce sont différents faits et expériences qui l’obligèrent, « dans une démarche rigoureusement inductive », à concevoir l’existence d’une « loi supérieure », d’une ou de plusieurs « intelligences extrahumaines », pouvant agir sur la matière et influencer notre esprit. « Le raisonnement qui me porte à croire que cette doctrine permettra un jour de rendre compte de certains phénomènes qui résistent encore à la sélection naturelle, suit une démarche parfaitement logique et scientifique ».

Et, même partisan d’une force spirituelle spécifique agissant pour l’évolution de l’homme, Wallace, qui ne se départit rarement d’une attitude d’objectivité, n’a pas milité pour la reconnaissance de cette force : « Mon seul objet est de soutenir son existence possible ». Et qu’elle puisse donc elle aussi être étudiée scientifiquement.

Irréductible militant

Mais ce qui rend Alfred R. Wallace particulièrement sympathique à nos sensibilités modernes, c’est son irréductible militantisme pour différentes causes. Il œuvra notamment contre les injustices engendrées par les abus de la propriété foncière ou pour la liberté vaccinale (en se basant sur des résultats peu convaincants d’études statistiques et épidémiologiques). Il était partisan de l’homéopathie : « Nos médecins traditionnels sont profondément ignorants des subtiles influences du corps humain en matière de santé et de maladie, et restent impuissants devant les cas forts nombreux que la Nature soignerait si on l’assistait comme il se doit ».

Dans les années 1860, il condamne le traitement indigne réservé aux populations autochtones. Ainsi, dans une de ses dernières contributions sur le sujet, il soumet un plan devant permettre aux Sud-Africains de contrôler leur propre destin : « Notre objectif est tout d’abord d’atténuer le sentiment d’injustice désormais éprouvé par les indigènes éduqués et convertis au christianisme, qui sont traités comme une race abjecte et inférieure, régie par des despotes étrangers dont la plupart se moquent éperdument de leur sensibilité et du droit qu’ils revendiquent d’être considérés comme des sujets britanniques et des chrétiens à part entière ».

Wallace n’est pas tendre avec la civilisation européenne, parlant carrément à son sujet de « barbarie », à cause de « notre négligence à exercer et développer plus pleinement les sentiments de compassion et les facultés morales propres à notre nature ». Ce jugement, concluait Wallace dans un de ses livres (« L’Archipel malais »), « est la leçon que j’ai apprise de mes observations de l’homme non civilisé »…

Des avertissements dramatiquement visionnaires

Mais c’est certainement en matière d’environnement que le lecteur éprouvera la plus grande familiarité avec les positions du naturaliste mal connu. Critiquant l’indolence criminelle des pays riches qui surexploitent les sols et polluent l’air et l’eau de leurs villes, il évoque aussi les déforestations si « dévastatrices qu’elles nuisent à la fertilité des terres que plusieurs générations ne suffiront pas à remplacer. Et cela aboutira immanquablement, si l’on ne réagit pas à temps, à la détérioration du climat et à l’appauvrissement permanent des terres ».

Et, pour conclure, ses avertissements dramatiquement visionnaires que l’on croirait sortis d’un programme écologiste du XXIe siècle : « Si le dernier siècle a connu des avancées dans la connaissance de la nature dont nous pouvons être fiers, cela ne s’est nullement accompagné d’un quelconque développement de l’amour ou du respect de ses œuvres. Si bien que jamais auparavant la surface de la terre n’avait connu ravages aussi étendus, causées par la destruction de la végétation d’origine et d’une grande partie de la faune, ni connu de défiguration aussi massive par les travaux miniers et les déchets industriels et urbains que nous déversons dans nos cours d’eau. (…) Pire encore, l’essentiel de ce gâchis et de cette dévastation a été conduit, et continue de l’être, non pas à des fins nobles et louables, mais pour alimenter la cupidité et l’avarice de quelques uns, de sorte que, partout où une minorité s’est enrichie, des millions d’individus sont privés du strict minimum et ne peuvent vivre décemment ni en bonne santé ».

Et cela fait un siècle et demi que cela dure !

 

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