Basarab Nicolescu : « Il y a toujours un tiers inclus entre les choses opposées qui permet de les considérer simultanément »

Basarab Nicolescu, physicien, président-fondateur du Centre international de recherches et études transdisciplinaires (Ciret) et cofondateur du Groupe de réflexion sur la transdisciplinarité auprès de l´Unesco, évoque pour Ouvertures les impacts de la philosophie du « tiers inclus » de Stéphane Lupasco (1900-1988).


Basarab Nicolescu.
Photo : JL ML.

Ouvertures.- En quoi la pensée de Stéphane Lupasco, qui semble prolonger et formaliser celle issue de la physique quantique, est-elle originale ? Pouvez-vous la présenter d’abord en quelques mots ?

 – Basarab Nicolescu.- Son idée centrale est que la contradiction est la texture de l’univers. Tout ce qui est dans le monde, et pas seulement ce qui est dans notre pensée ou nos propositions, résulte d’une tension entre des contradictoires. La pensée de Lupasco est effectivement directement inspirée par l’enseignement de ses professeurs qui furent de grands bâtisseurs de la mécanique quantique.

Le monde n’est pas une unité fusionnelle et harmonieuse de type Parménide, mais une unité de type Héraclite dans laquelle la tension est constitutive des choses. Il y a toujours un tiers (le tiers inclus) entre les choses et les événements opposés qui permet de les considérer simultanément, même s’ils sont irréconciliables (sauf, c’est ce que j’ajoute personnellement, à d’autres niveaux de réalité). Un exemple célèbre est la dualité onde-corpuscule qui est un des fondements de la physique quantique : cette dualité se vérifie au niveau quantique et pas au niveau macrophysique.

– Cette idée de « tiers inclus » est-elle acceptée par les scientifiques contemporains ?

 – La mécanique quantique n’use pas de ce terme : elle parle du « principe de superposition ». Beaucoup d’hommes de sciences admettent cette réalité prouvée sans pouvoir vraiment se la représenter. Dans la physique classique, il y a soit oui, soit non ; soit un électron va vers la droite, soit vers la gauche, pas les deux en même temps. En mécanique quantique, oui et non doivent être pensés ensemble. Les bâtisseurs de cette nouvelle vision de la réalité, comme Heisenberg, parlaient comme Lupasco, mais sans formaliser les choses comme lui.

Ce que les scientifiques ont du mal à accepter, c’est le prolongement de ce constat étrange aux niveaux de la psychologie, de l’histoire, de la politique ou de la société.

Un penseur comme Edgar Morin, avec sa théorie de la complexité, a bien pris la mesure de la pensée de Lupasco qui place la contradiction au cœur des choses.

– Pouvez-vous donner des exemples concrets d’implication de cette théorie ?

 – Un exemple facile à comprendre, dans l’univers social, est la question des conflits qui nous perturbent, que ce soit dans le milieu scolaire ou sur un plan politico-religieux. La médiation est la recherche de ce tiers à inclure entre deux pensées qui s’opposent pour accéder à un autre niveau de réalité où le compromis sera possible.

Je peux donner ce cas, présenté à un colloque de l’Unesco, d’un conflit entre deux groupes de confessions différentes qui avait amené des familles à se battre entre elles. Une fête et un festin partagés ont permis de dépasser les oppositions stériles.

Autre exemple, en politique, on peut faire vivre le tiers inclus, l’intérêt de la nation par exemple, pour favoriser le dépassement des convictions partisanes. Ou la féminisation des postes à haute responsabilité.

Colloque Lupasco à l´Unesco

Cette interview a été recueillie dans le cadre du colloque international « À la confluence de deux cultures : Lupasco aujourd’hui », manifestation co-organisée le 24 mars 2010 par la Délégation permanente de la Roumanie auprès de l´Unesco et le Centre international de recherches et études transdisciplinaires (Ciret), avec le soutien de l´Institut culturel roumain (ICR), de l´association “Les Roumains de France” (RDF) et de l´Association pour le dialogue entre science et théologie en Roumanie (ADSTR), à l´occasion du Jour de la Francophonie.

– Mais je ne vois pas le tiers dans ce que vous venez de dire. Vous valorisez seulement l’un des deux pôles, celui de la femme…

– Quand je dis « féminisation », je ne parle pas du nombre ni de la parité, mais de l’ouverture, chez tous !, aux valeurs généralement portées par les femmes. Je parle au sens métaphorique et symbolique, pas sexuel. Et sans jugement de valeur. On peut ainsi sortir des antagonismes binaires. L’ouverture en politique semble aller dans ce sens, mais à condition qu’elle soit stable et sincère. Sinon, ce sera l’inévitable retour de bâton !

Parlant de bâton, vous connaissez le sketch de Raymond Devos qui met en scène un homme s’étonnant de trouver toujours deux bouts à son bâton, même après l’avoir coupé. Et cela, à l’infini. Entre les deux bouts, il y aura toujours le tiers, infiniment inclus.

– Vous parlez de tiers inclus, d’infini, d’autre niveau de réalité, tout cela fait penser à la spiritualité ?

– Oui, entre autres, mais aussi à l’esthétique, à l’art en général… Et puis, si j’évoque la spiritualité, il s’agit d’une spiritualité laïque, libre dans sa quête du tiers inclus entre moi et le monde et qui peut nous réconcilier. Les religions c’est autre chose. On peut suggérer une spiritualité sans dogme.

Belle arme contre tous les sectarismes. Cette pensée à qui la physique quantique donne des bases concrètes peut-elle s’enseigner simplement ?

– Oui, cela se fait même sans le savoir, avec les contes de fées ou les oxymorons, dans lesquels on met ensemble les opposés. Les enfants acceptent cela sans aucun problème. Ils n’ont pas l’esprit sclérosé par la pensée binaire qui est une pensée d’exclusion. En effet, quand on exclut l’autre, on n’exclut pas seulement l’autre extérieur, mais aussi l’autre qui est en nous, le tiers qui fait un pont entre l’autre et nous. C’est cela, la transdisciplinarité.

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1 commentaire pour cet article

  1. c’est psycho;mais à 5ans ou 5ans1/2 J’ai dû faire un choix:ma mère voulait que je haîsse mon père autant qu’elle :je me suis dit” je ne peux pas, je me ferais du mal à moi”;25 ans plus tard .;;une espèce de coup de foudre qui m’a réveillée,
    je me suis sentie obligée d’écrire tous les jours (cela a duré 9 mois)pour qu’un jour je retrouve cette vérité” le tiers inclu”et là je me suis dit “mais je le savais!!”après celà je n’ai plus eu besoin d’écrire; je crois que j’avais perdu ……le sens….ou mon âme…
    ceci pour illustrer ou nuancer ces propos

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