Philosophie

Michel Serres, comme une herbe sauvage entre les dalles du béton

Le dernier livre du philosophe Michel Serres apparaît comme une mutation darwinienne dans le monde généralement plutôt abstrait de l’étude philosophique. Ses réflexions et ses propositions, coproductions conscientes du vivant, sont comme lui imprévisibles et chargées d’alléchantes perspectives.

SERRES-2« Avons-nous vraiment besoin d’un gouvernement ? » Sans avoir l’air d’y toucher, Michel Serres dépose ici ou là, tout au long des pages du Gaucher boiteux. Figures de la pensée (éd. Le Pommier), quelques pensées proprement révolutionnaires. Et il parle très sérieusement. Prenant l’image de la Toile qui maille désormais notre monde, il écrit : « Chaque individu ponctuel, devenu lui-même cime, prend la place d’un sommet, oublié parce que devenu inutile, de la pyramide ou du cône [institutionnel] de jadis. Nos réseaux contemporains fonctionnent ainsi. Nul n’a plus besoin de passer par une instance unique pour avoir rapport à un ou quelques autres, aussi éloignés, aussi étrangers soient-ils, parmi le réseau. Cet état de la société court-circuite les anciens circuits, mais aussi sans doute les autorités. S’évanouissent les pères : capitaine, roi, président, animateur, berger, bref, l’intermédiaire universel (…). Bruissent et passent des légions d’anges innombrables, nous. Moutons, nous voilà devenus bergers ».

Si l’idée du passage à l’âge adulte de l’humanité, de sa « sortie de la minorité » comme l’envisageait Kant, n’est pas nouvelle, le sentiment que cette individuation s’effectue réellement et sous nos yeux avait rarement été exprimée de façon aussi nette. Michel Serres, sans doute parce qu’il est sensible au « miracle proprement explosif, puissamment invasif, de la vie, mais aussi [à] celui du signe », fait montre d’un plaisir d’apprendre et d’un optimisme communicatifs.

« Gaucher de la tête au pied »

Analysant l’étonnante correspondance qui devient chaque jour plus visible entre le matériel et le virtuel, entre le “dur” et le “doux”, il va jusqu’à annoncer une « alliance entre des sciences de la vie et de la Terre avec le numérique ». Une alliance à même de nous « détourner enfin de la guerre mondiale, au sens du conflit contre le monde ».

Vous l’aurez compris, Michel Serres est de la race de ces penseurs toujours capables d’émerveillement et de foi. Non par cécité ou manque de lucidité, mais bien au contraire grâce au constat de la puissante inventivité de la vie, dont nous faisons intrinsèquement partie.

Extrait caractéristique du style de l'auteur dans cet ouvrage.

Extrait caractéristique du style de l’auteur dans cet ouvrage.

Né « gaucher de la tête au pied » (ce qui explique en partie le titre de l’ouvrage), il a très tôt observé combien une apparente déviation par rapport à une « norme » supposée était en elle-même porteuse de richesses insoupçonnées. Soit parce qu’il a dû se « suradapter », soit parce qu’il en a retiré une conscience très vive de ce que pouvait signifier, en creux, l’équilibre, l’harmonie. Etudiant la nature, il a alors compris notamment que le mouvement, l’écart, la déviation, « dense d’avenir », pouvait « porter mille promesses »…

Son livre n’est pas un essai philosophique au sens classique, mais une promenade très imagée, poétique, dans l’histoire, les sciences, la philosophie et la religion. Une qualité qui ravira le lecteur désireux à la fois de comprendre et de s’évader.

Mais aussi une légère source de frustration pour celui qui, comme moi, aurait aimé en savoir plus sur « le problème vénérable des relations entre l’âme et le corps », problème qu’il ne fait qu’effleurer, même si tout son livre peut être perçu comme une sorte de réponse « impressionniste » à cette question majeure.

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