Enquête

Herboristerie (2/2) : une course d’obstacles vers la légalisation

L’herboriste de la Place Clichy, condamné très lourdement, ne bénéficie pas du soutien de ses pairs. Mais ces derniers s’accordent sur le fait que leur profession est sous la menace permanente de la loi. Les herboristes tentent de s’organiser et de se rapprocher de la sphère politique.

Une enquête d’Adeline Gadenne pour Ouvertures.

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Herboristerie de la place Clichy (Paris). Photo : Adeline Gadenne.

Les herboristes sont très partagés sur l’affaire de l’herboristerie de la place Clichy. D’un côté, ils ne soutiennent pas Jean-Pierre Raveneau et même s’inquiètent du discrédit de leur profession qui risque d’en découler. Patrice de Bonneval, docteur en pharmacie et fondateur de l’école lyonnaise des plantes médicinales, est très critique envers lui : « Il n’était pas inscrit à l’Ordre des pharmaciens, mais ne s’était pas non plus rapproché de la Fédération française des écoles d’herboristerie au sein desquelles nous défendons notre pratique et fixons des règles éthiques ». Cet ex-propriétaire de l’herboristerie de Bonneval à Lyon a lui aussi collectionné les procès. « Je me bats depuis 30 ans pour un idéal, pas pour l’argent, tient-il à préciser. Nous avons un métier à offrir à la clef ».

Thierry Thévenin. Photo : Adap.

Thierry Thévenin. Photo : Adap.

« Ce genre d’affaires peut faire tomber le métier d’herboriste dans la caricature de l’escroc et ainsi nuire à toute une filière », lâche sévèrement Thierry Thévenin, le porte-parole du Syndicat des simples qui regroupe une centaine de producteurs de plantes médicinales. Ce professionnel à l’éthique très forte milite pour que le commerce des « simples » se développe en France de manière qualitative et respectueuse des ressources. Lui qui cueille et cultive les plantes depuis trente ans et les vend sous forme séchée pour la préparation de tisanes, n’a pas le droit de prodiguer de conseils et doit se limiter à la vente des 148 plantes « libérées » par décret en 2008. Paradoxe, c’est pourtant Thierry Thévenin qu’on retrouve tous les mois sur le plateau du Magazine de la santé sur France 5 lorsqu’il s’agit de répondre aux nombreuses questions des téléspectateurs sur la phytothérapie.

Deux sénateurs pour un diplôme

Thierry Thévenin souhaiterait que soit mis fin au monopole des pharmaciens, les seuls aujourd’hui habilités à commercialiser toutes les plantes de la pharmacopée, soit 562 espèces et, surtout, les seuls à pouvoir faire des allégations de santé. Il y a cinq ans, il parvient à convaincre un homme politique à s’engager en ce sens : en juillet 2011, le sénateur Jean-Luc Fichet dépose une proposition de loi « visant à créer un diplôme et organiser la profession d’herboriste ». Mais quelle déception à la lecture du texte ! S’il avait été adopté, la pratique de l’herboristerie aurait certes été légalisée, mais elle aurait dû se limiter aux 148 plantes déjà « libérées ». Une herboristerie au rabais…

L’herboristerie chez nos voisins

La situation dans l’Union européenne est très disparate en ce qui concerne la profession d’herboriste. La députée Michèle Rivasi, dans un discours prononcé au Parlement de Bruxelles le 21 juin 2011, avait évoqué l’idée d’une directive sur ce métier afin d’harmoniser les différentes législations. La France aurait tout à y gagner car les choses sont plus simples chez nos voisins. Pour schématiser, on distingue l’Europe du Nord et anglo-saxonne où des professionnels à la fois herboristes et thérapeutes ont le droit d’établir des diagnostics et de prescrire des plantes. Il s’agit des herbalists en Grande-Bretagne et des Heilpraktiker en Allemagne. Ils ne peuvent toutefois prendre en charge les pathologies lourdes. En Europe du Sud, les herboristes sont soit des producteurs de plantes, soit des vendeurs, soit les deux. Officiellement, ces erboristi (italiens) ou herboralios (espagnols) n’ont pas le droit de donner des conseils thérapeutiques mais ils bénéficient d’une plus grande tolérance qu’en France. Terminons par la Belgique où le métier est reconnu officiellement, le diplôme étant obtenu après deux années de formation. Ces herboristes ont le droit de conseiller et de vendre plus de 400 plantes.

Source : Plaidoyer pour l’herboristerie, par Thierry Thévenin, Ed. Actes Sud.

Certains points ont même été jugés dangereux par les herboristes : par exemple, le projet de loi donnait à l’ANSM (Agence nationale de sécurité des médicaments) un rôle de contrôle. Or cette autorité de santé méconnaît le domaine de la phytothérapie… Le Syndicat des simples fit une contre-proposition, mais, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, le texte tomba aux oubliettes.

En 2015, c’est vers un autre homme politique que Thierry Thévenin se tourne, le sénateur Joël Labbé. Ce dernier souhaite déposer une proposition de loi avant cet automne. Joël Labbé a vite compris que le dossier n’était pas aisé : « J’ai pris contact avec des producteurs, des transformateurs et des commerçants, et il y a plusieurs chapelles. Il faudra que ces professionnels s’entendent, faute de quoi il me sera difficile de porter un texte au Sénat pour la reconnaissance du métier et surtout la possibilité de vendre avec des conseils », analyse-t-il.

Création d’un syndicat

Justement, depuis 2013, se réunissent chaque année les acteurs du secteur lors du Congrès des herboristes. Le premier a eu lieu à Paris avec comme ambition « d’échanger et de faire émerger des idées pour construire un projet pour une reconnaissance officielle du diplôme d’herboriste ».

CongrèsLes 23 et 24 avril prochains aura lieu la quatrième édition du congrès. Elle sera l’occasion de célébrer la création du Synaplantes, le tout nouveau syndicat des herboristes. « Nous allons rédiger une charte de conduite à laquelle nos membres devront se référer », dévoile Michel Pierre, directeur de l’herboristerie du Palais Royal, nommé président du syndicat. Revenant sur l’affaire de l’herboristerie de la place Clichy, il explique que la création du Synaplantes est destinée à encadrer les dérives. « Nous ne défendrons pas les gens qui dépassent les bornes », précise Michel Pierre.

Bien que sans cadre clair, cette pratique progresse en France, et ce malgré les ennuis judiciaires qu’encourent les professionnels. Pour parler de l’affaire de Jean-Pierre Raveneau, le Journal international de médecine titrait d’ailleurs : « Malgré les condamnations, les herboristeries continuent de pousser ».

Il y a en effet une attente forte des Français pour la médecine par les plantes, sans doute en lien avec les scandales sanitaires à répétition portant sur des médicaments chimiques. Or les pharmaciens, rappelons-le, sont les seuls, avec les médecins, à avoir le droit de donner des conseils en phytothérapie, mais ne sont pas formés à cette approche pour la grande majorité. Il plane aujourd’hui un lourd climat d’hypocrisie, avec des pharmaciens qui préfèrent laisser le grand public livré à lui-même, plutôt que de faciliter la renaissance du métier d’herboriste.

Michel-Pierre

Michel Pierre.

« C’est scandaleux : la pharmacie veut détenir quelque chose qu’elle ne développe pas suffisamment », dénonce Michel Pierre qui poursuit : « On est attaqués de toute part, on assiste à la mise à mort d’une profession, ce qui n’est pas sain pour la société. »

« Les pharmacies devraient d’abord balayer devant leur porte avant de s’en prendre aux personnes qui s’intéressent aux plantes », estime pour sa part Thierry Thévenin. « A ma connaissance, l’herboristerie de la place Clichy n’a intoxiqué personne. Il faut relativiser la dangerosité des plantes. Combien de gens ont-ils été envoyés à l’hôpital à cause des médicaments ? » Les estimations officielles révèlent entre 13 000 et 34 000 décès et 150 000 hospitalisations annuelles liées à des accidents médicamenteux.

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