Médecines non conventionnelles

Zizanie au sein des services du premier ministre

Le 4 décembre 2012, la commission d’enquête sénatoriale sur les dérives thérapeutiques liées au phénomène « sectaire » auditionnait le Comité d'analyse stratégique (CAS), service du premier ministre. Les sénateurs, s’appuyant sur la philosophie de la Miviludes, elle-même service du premier ministre, ont étrillé le CAS dont les propos sont accusés d'encourager les «praticiens sectaires».

Note CASTout commence avec la note d’octobre 2012 du Comité d’analyse stratégique (CAS), devenu depuis le Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP), note intitulée « Quelle réponse des pouvoirs publics à l’engouement pour les médecines non conventionnelles ? »

« Face aux risques et aux potentiels associés à l’augmentation conjointe de l’offre et de la demande en médecines non conventionnelles, explique Mathilde Reynaudi, chargée de mission au département « questions sociales », auteure de l’analyse, une action des pouvoirs publics semble nécessaire. D’une part, il conviendrait de s’assurer de l’innocuité de ces techniques et d’encadrer la pratique et la formation des thérapeutes. D’autre part, il s’agirait d’organiser l’intégration de ces médecines au système de santé, lorsqu’elles peuvent contribuer, en complément des soins conventionnels, à une prise en charge des patients plus complète. »

Un label pour certaines pratiques non conventionnelles ?

Le CAS formule un certain nombre de propositions comme la création d’un label de thérapeute aux pratiques non conventionnelles et une labellisation des offres de formation à ces pratiques en écoles privées. La note suggère également d’envisager, à terme, le remboursement des pratiques « les plus efficientes ».

Ces propositions, inspirées de ce qui se fait à l’étranger, notamment en Allemagne, en Suisse, dans les pays du Nord et aux Etats-Unis, ont fait bondir les membres de la commission d’enquête « sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé ». Ceux-ci leur reprochent globalement d’envisager de « reconnaître » ces pratiques que la Miviludes assimile à du charlatanisme ou à des escroqueries.

Les représentants du CAS ont eu beau leur expliquer qu’il ne s’agissait pas d’encourager les pratiques déviantes mais de trier le bon grain de l’ivraie parmi elles et de les encadrer, les sénateurs n’ont rien voulu savoir. Manifestement, ils soupçonnaient le CAS de viser une « banalisation de pratiques non éprouvées scientifiquement », porte d’entrée des « mouvements sectaires ».

Extraits de l’audition du 4 décembre 2012

Jacques Mézard, rapporteur de la commission d'enquête sénatoriale.

Jacques Mézard, rapporteur de la commission d’enquête sénatoriale.

Jacques Mézard, rapporteur. – Je vous ai écouté, non pas avec étonnement puisque j’avais lu la note, mais avec une certaine inquiétude, pour ne pas dire davantage. Il s’agit d’une note d’un service qui relève du Premier ministre dans laquelle vous suggérez que ces pratiques non conventionnelles soient finalement développées. Il y a une phrase qui m’inquiète : « Tout en gardant à l’esprit que l’escroquerie et la mise en danger d’autrui sont marginales, il pourrait inclure une liste des pratiques inefficaces et dangereuses ». Vous considérez donc que, dans ce vaste domaine où il y a des dizaines de milliers d’opérateurs, qui pour certains mettent clairement la vie de nos concitoyens en danger, pour d’autres pèsent sur leurs finances d’une façon qui est loin d’être marginale, vous considérez donc que ces pratiques sont marginales. Si je résume votre note, vous considérez qu’il faut certes être vigilant mais ouvrir les vannes de manière large.

Delphine Chauffaut, chef du département « questions sociales » du CAS.

Delphine Chauffaut, chef du département « questions sociales » du CAS.

Delphine Chauffaut, chef du département « questions sociales » du CAS. – Ce n’était pas du tout notre propos. Je crois que nous nous sommes peut-être mal exprimées. En fait, la note ne parle pas de développement. Elle fait le constat d’un recours croissant à ces pratiques de la part des patients et dans certains établissements hospitaliers, et part de ce constat pour proposer des modalités d’encadrement et de contrôle public de pratiques qui se développent de toute façon. L’idée de la note n’est pas du tout de suggérer le développement mais de suggérer au contraire une rationalisation.

Alain Milon, président de la commission d'enquête.

Alain Milon, président de la commission d’enquête.

Alain Milon, président. – Et donc une reconnaissance ?

Delphine Chauffaut. – Ce n’est pas ce que dit la note.

(…) Jacques Mézard, rapporteur. – Si vous permettez, vous partez du principe que les médecines non conventionnelles sont déjà dans les hôpitaux et vous présupposez que, du moment que c’est dans le plan stratégique de l’AP-HP [Assistance publique – Hôpitaux de Paris], c’est acté et c’est bien.

Mathilde Reynaudi, chargée de mission au CAS.

Mathilde Reynaudi, chargée de mission au CAS.

Mathilde Reynaudi. – Je crois qu’il faut faire des distinctions car, dans les médecines non conventionnelles, il y a de tout.

Alain Milon, président. – Une précision : l’AP-HP parle de « médecines complémentaires » et pas de « médecines non conventionnelles ».

Mathilde Reynaudi. – C’est vrai qu’il existe différentes terminologies. Dans les pays anglo-saxons, on parle de médecine complémentaire et alternative, nous parlons de médecine douce, alternative, parallèle, et c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas établi une liste limitative car il n’y en a pas. Il est vrai qu’en France, on voit ce sujet sous l’angle de la dérive sectaire. Au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suisse, on fait les choses de façon organisée. Peut-être peut-on parler de médecine complémentaire ?

Alain Milon, président. – Justement, ce terme est inadéquat : il n’y a qu’une médecine.

Mathilde Reynaudi. – Il s’agit d’encadrer ces « pratiques » ou « techniques » si vous voulez.

Jacques Mézard, rapporteur. – Cette note, qui en a pris l’initiative ?

Delphine Chauffaut. – C’est le CAS qui a pris cette initiative après des études antérieures mettant en évidence le recours croissant à ces « techniques », appelons-les ainsi. Et, justement, nous avons voulu nous emparer de ce sujet pour apporter une réflexion décentrée de la France, pour essayer de regarder aussi comment les autres pays se saisissent de problématiques similaires qu’ils rencontrent. Il s’agit d’éclairer le débat public, sachant que nos travaux sont validés par le Premier ministre.

Jacques Mézard, rapporteur. – Ça ne me rassure pas. (…) Comment expliquez-vous que nous n’en soyons pas là en France ?

Delphine Chauffaut. – On souligne justement quelques essais à l’AP-HP, qui montrent que la médecine s’intéresse à d’autres techniques pour essayer de résoudre des problèmes auxquels elle est confrontée. Je ne sais pas si nous sommes en retard ou en avance, mais en tout cas, certains pays ont décidé d’aborder le problème autrement et c’est cela que nous mettons en avant pour faire avancer le sujet en France.

Alain Milon, président. – (…) Votre note vient conforter une tendance à la banalisation de techniques à visée thérapeutique mais non validées. Il est significatif que des mouvements d’inspiration sectaire se prévalent déjà de vos travaux. Par ailleurs, dans vos auditions, vous contribuez à assurer la publicité d’une pratique, la naturopathie, qui n’est pas reconnue.

Delphine Chauffaut. – Ce n’est pas parce qu’un propos est mal utilisé qu’il est dévalorisé. Le but du Centre d’analyse stratégique est de promouvoir des politiques raisonnables. Évidemment, nous savons faire la part des propos des uns et des autres.

Alain Milon, président. – Les médecines parallèles ne sont là que pour aider, et encore, pas toujours, mais certainement pas pour soigner ou guérir.

Une fois de plus, le danger de votre note résulte du fait qu’elle peut être lue par n’importe qui et que, de surcroit, elle émane des services du Premier ministre. On y parle de labelliser les écoles privées… Les écoles de psychothérapies fleurissent un peu partout en France, et les pratiques enseignées y sont parfois plus que douteuses. Et vous voudriez que nous labellisions ce genre de choses ?

Delphine Chauffaut. – Le principe même de la labellisation c’est justement la sélection et le contrôle.

Gisèle Printz, sénatrice. – Il ne faudrait pas que vos propos facilitent des praticiens sectaires.

Delphine Chauffaut. – Dans ce cas, il ne faut plus parler de rien, puisque les sectes font feu de tout bois…

J. Mézard. – Dans vos travaux, je regrette que vous affirmiez qu’il faudrait des études scientifiques pour valider ou non certaines pratiques et que, dans le même temps, vous preniez position, puisque vous écrivez « la quantité de données fiables augmente, esquissant les potentialités des médecines non conventionnelles. Si la médecine allopathique est efficace en termes de soins aigus et d’urgence, les médecines non conventionnelles [ce ne sont pas des médecines !] se révèlent utiles en matière de prévention et de prise en charge de la douleur et des maladies chroniques, c’est-à-dire précisément les domaines dans lesquels le système de santé français manque de performance. » Que les services du Premier ministre véhiculent de telles idées m’étonne. (…) Que les services du Premier ministre écrivent des choses pareilles ne me paraît pas normal. Ce type d’affirmations, globales, est une bénédiction pour toutes les médecines non conventionnelles.

Mathilde Reynaudi. – Je voudrais juste revenir sur le fait que notre système de santé est davantage axé sur le curatif que sur le préventif. Sur ce dernier point, la France a encore beaucoup de progrès à faire. Les travaux de l’organisation mondiale de la santé (OMS) conseillent d’ailleurs de compléter, quand cela apparaît utile, le traitement des patients par des pratiques non conventionnelles. Le but, et nous le partageons tous, est que les patients, aussi bien en ambulatoire qu’en hospitalisation, disposent des traitements les plus efficaces possibles.

> Voir aussi :

Rapport du Sénat «Mouvements sectaires et santé» : morceaux choisis et commentaires

Rapport du sénateur Milon – « Dérives sectaires » et santé : ce que les journalistes vous cachent

Les médecines douces auront-elles leur conseil de l’ordre ?

« Dérives sectaires » et santé : la commission d’enquête sénatoriale craint la publicité des débats

Pour aller plus loin :

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5 commentaires pour cet article

  1. La liste des causes de non qualité de vie au travail, de stress et de souffrance est maintenant clairement établie (http://astouric.icioula.org/) mais tout le monde fait comme si elle n’existait pas ! Les congrès, colloques, symposium, rapports et autres travaux ont beau se succéder, j’ai de plus en plus l’impression qu’au prétexte que «ce n’est pas si simple» rien ne change, rien ne s’améliore. Au contraire, pour cause de crise, les choses s’aggravent. J’en suis même à me demander si les tenants de l’«immobilisme managérial» ne sont pas les seuls vainqueurs … ?
    Alain Astouric juillet 2013

  2. Les médecines douces, ou parallèles, ou alternatives attirent de plus en plus de monde ? Pourquoi devant ce fait, la médecine officielle ne se remet-elle pas en question, au lieu de vouloir régenter un domaine qui n’est pas de sa compétence ? La formation des médecins fait d’eux des pathologistes qui soignent des maladies. Les médecines alternatives soignent des personnes.

  3. Ping : "Sectes" et Droits de l’Homme – PBP du 20/09 | Scáthcraft

  4. Ping : Lutte contre toutes les « sectes » : les raisons d’un fiasco | Débredinoire

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